JOURNÉES HEUREUSES
Lorsque Suzanne quitta l'appartement de la rue Coëtlogon, ce petit appartement silencieux dont René voulut lui ouvrir la porte lui-même, afin de lui épargner le regard désapprobateur de Françoise, la suite de leurs rendez-vous prochains était déjà convenue entre eux. Arrivée dans la petite ruelle, et quoique la prudence lui commandât de s'en aller, comme sur le trottoir de la rue du Mont-Thabor, toute droite et sans tarder, elle tourna la tête. Elle vit René debout, derrière le rideau de la fenêtre qui ouvrait sur le jardinet. Le charme de son roman avait si bien envahi cette âme, prudente d'ordinaire jusqu'à la froideur, qu'elle eut un sourire et un geste de la main pour le poète qui la regardait ainsi partir dans le crépuscule, du fond de cette chambre où elle avait pleinement triomphé, car tous ses calculs s'étaient trouvés justes. Remontée en fiacre à la station du coin de la rue d'Assas, et tandis qu'elle s'acheminait vers le magasin du Bon-Marché où elle avait commandé sa voiture, les détails divers de sa conversation lui revenaient, et, en les repassant, elle s'applaudissait de la manière dont elle les avait conduits. Dès qu'une femme est la maîtresse d'un homme, les débats sur la façon de se retrouver deviennent aussi faciles et aussi délicieux qu'ils étaient auparavant odieux et difficiles. Tout à l'heure c'était un désenchantement, un rappel à la réalité. Après la possession, ces mêmes débats deviennent une preuve d'amour, parce qu'ils enveloppent une promesse de bonheur. Dans le quart d'heure même qui avait suivi leur ardente étreinte, et après la comédie de fausse honte dont s'accompagne, durant ces minutes-là, le retour à la décence, Suzanne avait commencé l'attaque et dit à son amant:
—« Il faut que j'aie de vous une promesse... Si vous voulez que je ne me reproche pas cet amour comme un crime, jurez-moi de ne pas aller dans le monde à cause de moi. Vous devez travailler, et vous ne savez pas ce que c'est que cette vie... Ce magnifique talent, ce génie, vous les gaspilleriez en futilités, en misères, et j'en serais la cause!... Oui, promettez-moi que vous n'irez chez personne... » Et tout bas: « Chez aucune de ces femmes qui tournaient autour de vous, l'autre soir... »
Comme René l'avait tendrement embrassée, après cette phrase où l'artiste pouvait voir un hommage rendu à son œuvre future, et l'amoureux l'expression délicate d'une secrète jalousie!
Il avait répondu un timide:
—« Pas même chez vous? »
—« Surtout pas chez moi, » avait-elle dit. « Maintenant je ne pourrais pas supporter que vous serriez la main de mon mari... Tu dois me comprendre... » avait-elle ajouté, en bouclant les cheveux du jeune homme d'un geste caressant. Il était à terre, lui, à ses pieds, et elle assise de nouveau sur le fauteuil. Elle pencha son visage qu'elle cacha sur l'épaule de René: « Ah! » soupira-t-elle, « ne m'en faites pas dire davantage... » puis, après quelques minutes: « Ce que je voudrais être pour vous, c'est l'amie, qui n'entre dans la vie de celui qu'elle aime, que pour y apporter de la joie et du courage, de la douceur et de la noblesse, l'amie qui aime et qui est aimée dans le mystère, en dehors de ce monde moqueur et qui flétrit les plus saintes religions de l'âme... C'est une si grande faute que j'ai commise, » cette fois elle cacha son visage dans ses jolies mains; « que ce ne soit pas cette série de bassesses et de vilenies qui m'ont fait tant d'horreur chez les autres... Épargne-les-moi, mon René, si tu m'aimes comme tu me l'as dit... Mais m'aimes-tu vraiment ainsi?... »
À mesure qu'elle défilait ce coquet rosaire de mensonges, elle avait pu voir le ravissement se peindre sur la physionomie de son romanesque et naïf complice, que cette beauté de sentiment extasiait. Elle remettait à son front l'auréole de madone qu'elle avait déposée pour se laisser aimer... Et, mélangeant de la sorte la ruse à la tendresse, et les calculs du positivisme le plus précis aux finesses de la sensibilité la plus subtile, elle l'avait conduit à accepter, comme seule digne de la poésie de leur amour, la convention suivante. Il prendrait sous un faux nom, et dans un quartier pas très éloigné de la rue Murillo, un petit appartement meublé, pour s'y rencontrer deux fois, ou trois, ou quatre par semaine. Elle lui avait suggéré les Batignolles, mais avec tant d'adresse qu'il pouvait s'imaginer avoir trouvé lui-même cette dernière idée, comme les précédentes d'ailleurs. Il se mettrait à la recherche dès le lendemain, et il lui écrirait, poste restante, sous de certaines initiales, à un certain bureau. Ce surcroît d'inutiles précautions attestait à René dans quelle servitude vivait son pauvre ange,—si l'on peut appeler cela vivre! « Pauvre ange, » lui avait-il dit en effet, comme elle étouffait une plainte sur le despotisme de son mari, en se comparant elle-même à une bête traquée, « que tu dois avoir souffert!... » Et elle avait levé derechef ses prunelles vers le plafond en ne montrant plus que le blanc de ses yeux, par un de ces mouvements si bien joués que, des années après, l'homme qui a été attendri par cette pantomime, se demande encore: « N'était-elle pas sincère?... »
Il n'était pas besoin de cette perfection de comédie pour que René accédât avec bonheur au plan proposé par la savante élève de Desforges. En principe, et simplement parce qu'il aimait, il eût accueilli n'importe quel projet, avec béatitude et dévotion. Mais le programme esquissé par Suzanne correspondait en outre à toutes les portions artificielles de son être. Le caractère clandestin de cette intrigue enchantait le lecteur de romans qui se délectait d'avance à l'idée d'un pareil mystère à porter dans la vie. La phraséologie par laquelle la jeune femme s'était posée en muse soucieuse de son travail, avait flatté en lui l'égoïsme de l'écrivain qui rêve de concilier l'art avec l'amour, le plaisir de la volupté avec la solitude et l'indépendance nécessaires à la composition. Enfin le poète, après de longues journées de torture, se sentait comme des ailes à l'esprit et au cœur. Telle était l'ardeur de sa félicité qu'il ne remarqua même pas l'étonnement douloureux dont le visage de sa sœur resta empreint durant la soirée qui suivit la visite de Suzanne. Qu'avait entendu Françoise? Qu'avait-elle rapporté à madame Fresneau? Toujours est-il que cette dernière souffrait visiblement. La profonde ignorance de certaines femmes à la fois romanesques et pures leur réserve de ces surprises. Elles s'intéressent aux choses de l'amour, parce qu'elles sont femmes, et elles prêtent la main à des débuts de relations qu'elles croient innocentes comme elles. Ensuite, lorsqu'elles entrevoient les conséquences brutales auxquelles ces relations aboutissent presque nécessairement, leur surprise serait comique si elle n'était pas aussi cruelle que respectable. D'après la description faite par la bonne, Émilie n'avait pas de doute sur l'identité de la visiteuse, et les autres indices donnés par Françoise, les bruits de baisers surpris, la durée de cette visite, le désordre mal réparé du lit, l'exaltation du regard de René, un de ces instincts aussi que les femmes les plus honnêtes possèdent à leur service dans ces occurrences-là, tout la conduisait à penser que madame Moraines avait été la maîtresse de René, là, chez eux! Et la mère de famille, la bourgeoise pieuse, se révoltait contre cette pensée, en même temps qu'elle se souvenait des larmes amères aperçues sur les joues pâles de Rosalie. Songeant à la jeune fille dont elle avait pu mesurer la sincère tendresse, et à la grande dame inconnue pour laquelle sa naïveté avait si imprudemment pris parti, elle en venait à se demander:
—« Si René s'était trompé sur le compte de cette femme?... »