Mais elle était sœur aussi,—une sœur complaisante jusqu'à la faiblesse,—et elle ne trouvait pas la force de faire la moindre observation à son frère, en le voyant si heureux. Elle avait trop nourri d'inquiétudes à constater le désespoir du jeune homme pendant la dernière semaine. Ce mélange de sentiments opposés l'empêcha de provoquer aucune confidence nouvelle, et, de son côté, la possession rendait René discret, comme il arrive quelquefois, par l'excès de l'amour où elle le jetait. Il ne pouvait plus parler de Suzanne maintenant. Ce qu'il éprouvait pour elle n'était plus exprimable avec des mots! Il avait trouvé, presque tout de suite, dans la silencieuse et bourgeoise rue des Dames, et au milieu du quartier des Batignolles, indiqué par Suzanne, le petit appartement désiré. Presque tout de suite aussi, les circonstances s'étaient arrangées pour qu'il fût libre de voir Suzanne uniquement. Il n'y avait pas huit jours qu'elle était sa maîtresse, et Claude Larcher, le seul de ses confrères qu'il fréquentât beaucoup, quittait Paris. René, qui l'avait négligé ces derniers temps, le vit arriver rue Coëtlogon vers six heures et demie du soir, en costume de voyage, pâle et défait, avec sa physionomie des mauvaises crises. On venait de se mettre à table pour le dîner.
—« Le temps de vous serrer la main, » dit Claude sans s'asseoir, « je prends l'express du Mont-Cenis à neuf heures, et je dois dîner à la gare. »
—« Vous resterez longtemps absent? » interrogea Émilie.
—« Chi lo sa? » fit Claude, « comme on dit dans cette belle Italie où je serai demain. »
—« Voyez-vous ce chançard, » s'écria Fresneau, « qui va pouvoir lire Virgile dans sa patrie au lieu de le faire traduire à des ânes? »
—« Très chançard, en effet!... » dit avec un rire énervé l'écrivain, qui, reconduit par René jusqu'à la grille de la rue où l'attendait son fiacre chargé de ses bagages, éclata en sanglots; « Ah! Cette Colette!... » dit-il. « Vous vous rappelez, quand vous êtes venu rue de Varenne?... Dieu! était-elle jolie ce jour-là!... Elle m'a plaisanté au sujet des femmes... Hé bien! C'est d'une femme que j'ai la honte d'être jaloux aujourd'hui, d'un monstre avec qui elle s'est liée intimement, en quelques jours, à ne plus la quitter, cette Aline Raymond, une infâme connue comme telle dans tout Paris. Son nom seul me salit la bouche à prononcer. Ah! cela, non, je n'ai pas pu le supporter, et je m'en vais... Je n'avais pas d'argent, imaginez-vous, j'ai déniché un usurier qui m'a prêté à soixante pour cent. Celui-là, par exemple, je le mettrai dans ma prochaine comédie... Il a trouvé à me servir mieux que le trou-madame d'Harpagon, mieux que le luth de Bologne, mieux que le jeu de l'oie renouvelé des Grecs et fort propre à passer le temps lorsque l'on n'a que faire... Savez-vous ce que j'ai dû acheter et revendre audit usurier, outre l'argent vivant?... Deux cent cinquante cercueils!... Vous entendez bien.... Est-ce énorme, cela?... Enfin, l'usurier, ma vieille parente de province à qui j'ai écrit bassement, mon éditeur, la Revue parisienne à qui j'ai promis de la copie par traité, signé, s'il vous plaît... j'ai six mille francs! Ah! Quand le train va m'emporter, chaque tour de roue me passera sur le cœur, mais je la fuirai; et, quand elle apprendra que je suis parti, par une lettre que je lui écrirai de Milan, quelle vengeance pour moi!... » Il se frotta les mains joyeusement, puis hochant la tête: « Ç'a toujours été comme dans la ballade du comte Olaf, de Heine... Vous vous souvenez, quand il parle d'amour à sa fiancée et que le bourreau se tient devant la porte... Il s'est toujours tenu, ce bourreau, à la porte de la chambre où j'aimais Colette... Mais, quand il a pris les jupes et le visage d'une Sapho, non, c'était à en mourir!... Adieu, René, vous ne me reverrez que guéri... »
Et, depuis lors, aucune nouvelle de cet ami malheureux auquel René pensait surtout pour comparer la femme qu'il idolâtrait et qui était si digne de son culte, à la dangereuse, à la féroce actrice. L'absence de Claude lui était une raison pour ne plus jamais reparaître au foyer du Théâtre-Français. Pourquoi se serait-il exposé à recevoir les bordées d'outrages dont Colette couvrait sans nul doute son amant fugitif, lorsqu'elle en parlait? Grâce à cette même absence, tout lien était rompu aussi entre le poète et le monde où Larcher l'avait patronné. Sous l'influence de sa passion naissante pour Suzanne, l'auteur du Sigisbée avait négligé jusqu'aux plus élémentaires devoirs de la politesse. Non seulement il n'avait pas mis de cartes chez les diverses femmes qui l'avaient si gracieusement prié, mais il n'était même pas retourné chez la comtesse. Cette dernière, assez grande dame et assez bonne personne à la fois pour comprendre la nature irrégulière des artistes, et pour leur pardonner ces irrégularités, s'était dit: « Il s'est ennuyé chez moi... » et elle ne l'avait plus invité, sans lui en vouloir. Elle était d'ailleurs en train, pour l'instant, d'imposer à sa société un pianiste russe et spirite qui se prétendait en communication directe avec l'âme de Chopin. René, qui se trouvait tranquille de ce côté, eut encore la chance que madame Offarel se froissât de ce qu'ils n'avaient pas assisté, Émilie et lui, au fameux dîner préparé une semaine durant, à grand renfort de courses à travers Paris. Fresneau s'y était rendu seul.
—« En voilà une expédition où tu m'as envoyé! » avait-il dit à sa femme en revenant. « Quand j'ai parlé de ta migraine, la vieille Offarel a fait un ah! qui m'a coupé bras et jambes. Quand je lui ai raconté que René se trouvait absent, auprès d'un ami malade,—quelle drôle d'excuse, entre parenthèses, mais passons!...—elle m'a demandé:—Est-ce dans un château?—Et à table, ce malheureux Claude a fait les frais du dîner. Elle me l'a déshabillé, il n'en est pas resté un cheveu!... Et c'est un égoïste, et il a de mauvaises manières, et il a la santé perdue, et il n'a aucun avenir, et ceci et cela, et patati et patata... Brr... brr... S'il n'y avait pas eu le piquet du père Offarel!... Il m'a encore gagné, le vieux malin... Ah! il y avait encore là Passart. Fais-moi penser à le recommander à notre oncle pour l'école Saint-André... C'est un charmant garçon. Entre nous, je crois que la petite Rosalie en tient pour lui... »
Émilie avait dû sourire de la perspicacité surprenante de son mari. Elle avait entendu autrefois madame Offarel se plaindre des assiduités du jeune professeur de dessin, et elle se rendit compte tout de suite qu'il avait été prié à la dernière minute, pour bien prouver qu'à défaut de René, on avait sous la main d'autres prétendants. Puis les dames Offarel étaient demeurées deux semaines sans mettre les pieds rue Coëtlogon, elles qui ne laissaient guère passer quatre soirs sans paraître à la fin du dîner. Quand elles se décidèrent à revenir, toujours à cette même heure, et après ces deux semaines, elles entrèrent, escortées du dit Passart, grand garçon blond et gauche, avec des lunettes et un visage timide, le teint semé de taches de rousseur. Émilie n'eut pas longtemps à chercher le motif de cette visite en commun. Il s'agissait de rendre son frère jaloux, naïve manœuvre que la vieille dame découvrit tout de suite en disant:
—« M. Offarel se trouvait occupé ce soir, et M. Passart a bien voulu nous servir de cavalier... Allons, Rosalie, donne une place à M. Jacques auprès de toi... »