La pauvre Rosalie ne s'était plus retrouvée en face de René, depuis la cruelle explication qu'elle avait eue avec Émilie. Elle était bien émue, bien tremblante, et le cœur lui avait fait bien mal durant le trajet entre la rue de Bagneux et la rue Coëtlogon; court trajet, mais qui lui avait paru interminable. Elle eut cependant la force de couler un regard du côté de son ancien fiancé, comme pour lui attester qu'elle n'était pas responsable des mesquins calculs de sa mère, et la force aussi de répondre froidement en s'asseyant dans un angle, et mettant un autre siège devant elle:

—« J'ai besoin de cette chaise pour y poser mes laines... M. Passart ne voudra pas m'en priver... »:

—« Mais voilà une place libre, » interrompit Émilie qui fit asseoir le jeune homme auprès d'elle et vint ainsi au secours de la courageuse enfant. Cette dernière, quoiqu'elle sût très bien qu'une affreuse scène l'attendait à la maison, se refusa obstinément à jouer le rôle auquel on la conviait. Il eût été si naturel cependant que le dépit lui inspirât cette petite vengeance! Mais les femmes vraiment délicates et qui savent aimer n'ont pas de ces dépits. Rendre jaloux l'homme qui les a abandonnées leur fait horreur, parce qu'il leur faudrait être coquettes avec un autre; et cette idée, elles ne la supportent pas. Preuve divine d'amour que cette scrupuleuse fidélité quand même, et qui grave pour toujours une femme dans le regret d'un homme!... Pour toujours...—mais quand il s'agit de l'heure présente et du résultat immédiat, ces sublimes amoureuses font fausse route, et les coquettes ont raison. Lorsque les années auront fui, et que l'amant vieilli passera la revue de ses souvenirs, il comprendra, par comparaison, la valeur unique de celle qui n'aura pas voulu le faire souffrir,—même pour le ramener. En attendant, il court après les gredines qui lui versent le philtre amer de cette avilissante, de cette ensorcelante jalousie! Il est juste de dire, à l'excuse de René, qu'en immolant Rosalie à Suzanne, il croyait du moins faire ce sacrifice à un amour véritable. Et comme sa sœur lui vantait, le lendemain, la noblesse d'attitude de la jeune fille, ce fut bien sincèrement qu'il répondit par cette parole empreinte de la plus naïve fatuité:

—« Quel dommage qu'un si beau sentiment soit perdu! »

—« Oui, » répéta Émilie en soupirant, « quel dommage! »

L'accent avec lequel cette phrase fut prononcée, aurait suffi à éclairer le poète sur le revirement d'opinions qui s'était fait dans sa sœur à l'endroit de madame Moraines, s'il eût eu l'esprit assez libre pour penser à autre chose qu'à son amour. Mais cet amour l'absorbait tout entier. Pour lui, maintenant, les journées se répartissaient en deux groupes: celles où il devait se rencontrer avec Suzanne, celles qu'il devait passer sans la voir. Ces dernières, qui étaient de beaucoup les plus nombreuses, se distribuaient ainsi d'habitude: il restait au lit assez tard dans la matinée, à rêver. Il éprouvait cette diminution de l'énergie animale, conséquence inévitable des excès de l'amour sensuel. Il vaquait à sa toilette, avec cette minutie qui, à elle seule, révèle aux femmes d'expérience qu'un jeune homme est aimé. Cette toilette finie, il écrivait à sa madone. Elle lui avait imposé la douce tâche de lui tenir le journal de ses pensées. Quant à elle, il n'avait pas une ligne de son écriture. Elle lui avait dit: « Je suis si surveillée, et jamais seule! » Et il l'en plaignait, tout en se livrant à ce travail de correspondance détaillée auquel Suzanne l'assujettissait. Pourquoi? Il ne se l'était jamais demandé. Cette posture de Narcisse sentimental en train de se mirer sans cesse dans son propre amour, convenait si bien à ce qu'il y avait en lui de profondément vaniteux, comme chez presque tous les écrivains. Suzanne n'avait pas assez réfléchi aux anomalies de la nature de l'homme de lettres pour avoir spéculé sur cette vanité. Le journal de René lui plaisait à relire, quand il n'était pas là, comme un souvenir enflammé des caresses données et reçues, simplement. Quand le poète avait ainsi fait sa prière du matin à sa divinité, l'heure du déjeuner sonnait déjà. Aussitôt après, il allait à la Bibliothèque de la rue de Richelieu prendre avec conscience des notes pour son Savonarole, auquel il s'était remis. Il y travaillait d'arrache-pied, durant la fin de l'après-midi, et jusque dans la soirée. Il y travaillait,—sans plus jamais ressentir, comme à l'époque du Sigisbée, cette plénitude de talent qui du cerveau passe dans la plume, si bien que les mots se pressent dans la mémoire, que les images se dessinent avec les contours et les couleurs de la réalité, que les personnages vont et viennent, que l'effort d'écrire enfin se transforme en une ivresse à la fois légère et puissante d'où nous sortons épuisés;—mais quelle fatigue délicieuse! Il fallait à René, pour échafauder les scènes de son drame actuel, une tension presque douloureuse de toute sa pensée, une pire tension pour mettre en vers les morceaux qu'il avait, au préalable, esquissés en prose. Sa verve ne s'éveillait plus en fougues heureuses. Il y avait à cela plusieurs raisons d'ordres très divers, une toute physique d'abord; le gaspillage de sève vitale qu'entraîne toute passion partagée;—une, morale: la préoccupation constante de Suzanne et l'incapacité de l'oublier jamais entièrement;—une, intellectuelle, enfin, et la plus puissante: le poète subissait, et il ne s'en rendait pas compte, cette influence du succès, meurtrière même aux plus beaux génies. En concevant et en écrivant, il commençait de penser au public. Il apercevait en esprit la salle de la première représentation, les journalistes à leurs fauteuils, les gens du monde, ici et là, et, sur le devant d'une baignoire, madame Moraines. Il entendait à l'avance le bruit des applaudissements, aussi démoralisant pour les auteurs dramatiques que le chiffre des éditions peut l'être pour les romanciers. La vision d'un certain effet à produire se substituait en lui à cette vision désintéressée et naturelle de l'objet à peindre, pour le plaisir de le peindre, qui est la condition nécessaire de l'œuvre d'art vivante. Trop jeune encore pour posséder cette habileté des mains, grâce à laquelle les vétérans de lettres arrivent à écrire des phrases passionnées, sans émotion aucune, et de manière à tromper même les plus fins critiques, René cherchait en lui une source, un jaillissement d'idées qu'il ne trouvait pas. Son drame ne se faisait pas dans sa pensée, naturellement, nécessairement. Les figures tragiques du moine florentin au profil de bouc, du terrible pontife Alexandre VI, du violent Michel-Ange, du douloureux Machiavel, et du redoutable César Borgia, ne s'animaient pas devant ses yeux, malgré les documents amassés, les notes prises, les pages indéfiniment raturées. Alors il posait sa plume; il regardait le ciel bleuir à travers la guipure des rideaux de sa fenêtre; il écoutait les petits bruits de la maison: une porte qui se fermait, Constant qui jouait, Françoise qui grondait, Émilie qui passait légère, Fresneau qui marchait lourdement, et il se prenait à compter combien d'heures le séparaient de son prochain rendez-vous avec sa maîtresse.

—« Ah! Comme je l'aime! Comme je l'aime! » se disait-il, exaltant sa passion par son ardeur à prononcer tout haut cette phrase. Puis il se délectait à se ressouvenir du petit appartement meublé où aurait lieu ce rendez-vous, attendu avec une si fiévreuse impatience. Il avait eu, dans ses recherches, la main plus heureuse que son inexpérience ne l'avait fait espérer à Suzanne. Cet appartement se composait de trois chambres assez coquettement meublées par les soins de madame Malvina Raulet, une dame brune, d'environ trente-cinq ans, dont les manières discrètes, la toilette presque sévère, la voix adoucie, les yeux avenants, avaient tout de suite enchanté René. Madame Malvina Raulet se donnait comme veuve. Elle vivait officiellement des petites rentes que lui aurait laissées feu Raulet, personnage chimérique dont elle définissait la profession par cette phrase vague: « Il était dans les affaires. » En réalité, l'astucieuse et fine loueuse du logement meublé n'avait jamais été mariée. Elle était, pour le moment, entretenue par un homme sérieux, un médecin de quartier, père de famille, qu'elle avait enjôlé avec son air distingué et sans doute par de secrètes séductions, au point d'en tirer cinq cents francs par mois, payés le premier et d'une façon fixe, à la manière d'un traitement de fonctionnaire. Comme elle était avant tout une femme d'ordre, elle avait imaginé d'augmenter ce revenu mensuel en détachant de son appartement, beaucoup trop vaste pour elle, trois pièces dont l'une pouvait servir de salon, une autre de chambre à coucher, la dernière de cabinet de toilette. L'existence de deux portes sur le palier lui permit d'attribuer à ces trois pièces une entrée particulière. Le mobilier presque élégant qu'elle y disposa lui venait du plus funèbre héritage. Elle avait été, pendant dix années de sa vie, la maîtresse d'un fou, payée par la famille qui n'avait pas voulu que cette folie fût déclarée. À la mort du malheureux, Malvina avait touché vingt mille francs, promis à l'avance, et gardé tout ce qui garnissait la maison, théâtre de son étrange métier. Le sinistre et hideux dessous de cette existence ne devait jamais être connu de René. Mais dans ce vaste Paris, si propice aux intrigues clandestines, combien parmi les beaux jeunes gens qui vont à un rendez-vous dans un endroit pareil, se rendent compte de l'histoire de la personne qui leur fournit un asile d'amour tout préparé! Le poète ne se doutait guère non plus qu'au premier coup d'œil, cette personne aux attitudes irréprochables, avait vu clair dans ses intentions. Il s'était donné comme habitant Versailles et obligé de venir à Paris deux ou trois fois la semaine. Par enfantillage, il avait choisi comme nom d'emprunt celui du héros de roman qui l'avait séduit le plus dans sa jeunesse, le paradoxal d'Albert de Mademoiselle de Maupin. Tout en écrivant ce nom au bas du petit billet d'engagement que madame Raulet lui fit signer, il avait posé sur la table son chapeau, dans le fond duquel la rusée hôtesse put lire les véritables initiales de son locataire de passage, et elle reprit:

—« Monsieur d'Albert voudra-t-il que ma domestique se charge aussi du service, ce sera cinquante francs de plus par mois?... »

Ce prix exorbitant fut demandé avec un ton de voix si candide, et, d'autre part, madame Raulet lui paraissait si respectable, que le jeune homme n'osa pas discuter. Il la regarda cependant avec une première défiance. Son aspect démentait toute idée d'exploitation de l'adultère. Elle portait une robe de nuance sombre, joliment coupée, mais toute simple. Sa montre passée dans sa ceinture était attachée à une de ces chaînes de cou, jadis très en faveur dans la bourgeoisie française, et qui lui venait certainement d'une mère adorée. Un médaillon renfermant sous verre une mèche de cheveux blancs, ceux d'un père chéri, sans nul doute, fermait son col modeste. Ses doigts longs passaient à travers des mitaines de soie qui laissaient deviner l'or de son alliance. Il est juste d'ajouter que cette veuve distinguée avait, outre le médecin, deux amants très jeunes: l'un, étudiant en droit, l'autre, employé dans un grand magasin de nouveautés, qui croyaient posséder en elle une femme du monde, surveillée par une famille implacable! Ces deux amants représentaient, dans l'équilibre de son budget, toutes sortes de petites économies: des dîners au restaurant, des promenades en voiture, des cadeaux de bijoux, des loges de théâtre, ce qui n'empêcha pas cette vertueuse créature de dire au faux d'Albert:

—« La maison est bien tranquille, Monsieur. Vous êtes un jeune homme, » ajouta-t-elle avec un sourire, « vous ne vous offenserez pas si je me permets de vous faire observer que le moindre bruit, dans l'escalier, le soir par exemple, serait un motif pour résilier notre contrat... »