Il le disait et il le croyait. Suzanne le crut aussi; et elle s'abandonna au charme de cette reprise de bonheur, en comprenant bien qu'elle aurait une seconde bataille à livrer, lors du retour de Claude. Mais ce dernier pouvait-il en dire plus qu'il n'en avait dit? D'ailleurs elle serait prévenue de ce retour par René, et si la première entrevue des deux hommes n'aboutissait pas à une rupture définitive entre eux, il serait temps d'agir. Elle mettrait son amant en demeure de briser avec Claude ou de cesser de la voir. Elle était d'avance sûre de la réponse. Le poète, lui, malgré ses protestations, se sentait sans doute moins maître de lui, car son cœur battit avec une émotion singulière lorsque sa sœur lui dit à brûle-pourpoint, une semaine environ après la scène avec Suzanne, et comme il rentrait de la Bibliothèque:
—« Claude Larcher est revenu... »
—« Et il a osé se présenter ici? » s'écria René.
—« C'est moi qui l'ai reçu, » fit Émilie, et, visiblement embarrassée, elle ajouta: « Il m'a demandé quand il te trouverait? »
—« Il fallait lui répondre: Jamais » interrompit le jeune homme.
—« René! » répondit Émilie, « un si vieil ami et qui t'a été si bon, si dévoué, est-ce que je pouvais?... J'aime mieux ne rien te cacher, » continua-t-elle, « je lui ai demandé ce qu'il y avait entre vous. Il m'a paru si étonné, oui, si douloureusement étonné... Non, cet homme-là n'a rien fait contre toi, René, je te le jure. C'est un malentendu... Je lui ai dit de venir demain matin, qu'il serait sûr de te trouver. »
—« De quoi te mêles-tu? » reprit René avec emportement, « est-ce que je t'ai chargée de t'occuper de mes affaires? »
—« Comme tu me parles! » dit Émilie que l'accent de son frère venait de frapper au cœur, et les larmes lui étaient venues aux yeux.
—« Allons, ne pleure pas, » fit ce frère, honteux de sa brusquerie, « cela vaut peut-être mieux ainsi. Je verrai Claude. Je le lui dois. Mais ensuite, je ne veux plus jamais que son nom soit prononcé devant moi. Entends-tu, jamais, jamais... »
En dépit de cette apparente fermeté de rancune, le poète eut bien de la peine à s'endormir durant cette nuit qui le séparait de cette entrevue. Il ne doutait pas de l'issue cependant. Mais il avait beau se raidir dans ses ressentiments contre son ancien ami, il ne pouvait arriver à le haïr. Il avait trop sincèrement aimé cet être singulier, si attachant, quand il ne déplaisait pas du premier coup, par sa bonne foi dans la mobilité, par son tour d'esprit original, par ses défauts mêmes qui ne faisaient de tort qu'à lui, et surtout par une espèce de générosité native, indestructible et invincible. Au moment de rompre pour toujours, René se rappelait la façon délicate dont l'auteur connu avait accueilli ses premiers essais... Claude, alors très pauvre, était répétiteur à l'institution Saint-André, lorsque René lui-même y était écolier de sixième. Dans cette honnête et pieuse maison, une légende entourait ce professeur excentrique. Des élèves prétendaient l'avoir rencontré qui se promenait en voiture découverte avec une femme très jolie et habillée de rose. Puis Claude avait disparu de la pension. René l'avait retrouvé, témoin de Fresneau lors du mariage d'Émilie, et à demi célèbre déjà. Ils avaient causé. Claude lui avait demandé à voir ses vers. Avec quelle indulgence de frère aîné l'écrivain de trente ans avait lu ces premiers essais! Comme il avait tout de suite traité son jeune confrère en égal! Avec quelle finesse de jugement il avait appliqué à ces ébauches les procédés de la grande critique, celle qui encourage un artiste et lui indique ses fautes, sans l'en écraser. Et puis était survenue l'histoire du Sigisbée, à l'occasion duquel Claude s'était dévoué à René comme si lui-même n'eût pas été auteur dramatique. Le poète connaissait assez la vie littéraire pour savoir que la simple bienveillance, d'une génération à la suivante, est chose rare. Son rapide succès lui avait déjà fait éprouver cette sensation, la plus amère peut-être des années d'apprentissage: l'envie rencontrée chez les maîtres que l'on admire le plus, à l'école desquels on s'est formé, à qui l'on voudrait tant offrir son brin de laurier. Chez Claude Larcher le goût du talent des autres était aussi instinctif, aussi vivant que s'il n'eût pas eu déjà quinze années de plume. Et cette amitié plus que précieuse, unique, allait sombrer!... Mais était-ce sa faute, à lui, René, qui se retournait dans son lit, prenant et reprenant ses souvenirs l'un après l'autre? Pourquoi Larcher avait-il parlé à l'atroce Colette comme il avait fait? Pourquoi avait-il trahi son jeune ami, son frère cadet? Pourquoi?... Cette douloureuse question conduisait René à des idées dont il se détournait instinctivement. Le célèbre « Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose » de Basile, traduit une des plus tristes et des plus indiscutables vérités sur le cœur humain. Certes René se serait méprisé de douter de Suzanne après leur explication. Mais il y a un résidu empoisonné de méfiance que laisse dans l'âme tout soupçon, même dissipé, et si le jeune homme avait osé regarder jusqu'au fond de son être, il en aurait trouvé la preuve dans la curiosité maladive qu'il ressentait d'apprendre par Claude lui-même les raisons complètes de la mensongère accusation lancée contre sa maîtresse. Cette curiosité, les réminiscences d'une si longue liaison, une espèce d'appréhension de revoir un homme qui, par sa situation d'aîné, avait toujours eu barre sur lui, si l'on peut dire, tout contribuait à diminuer la colère de l'amant blessé. Il s'efforçait de la retrouver en lui, comme au soir où il arpentait l'avenue de l'Opéra en sortant de la loge de Colette,—et il n'y parvenait pas. Comme tous les gens qui se savent faibles, il voulut mettre tout de suite un événement irréparable entre lui et Claude, et, quand ce dernier, introduit par Françoise, dès les neuf heures du matin, s'approcha les mains tendues, avec un « bonjour, René, » le poète garda sa main, à lui, dans sa poche. Les deux hommes restèrent un moment debout en face l'un de l'autre, et très pâles. Le visage de Larcher, hâlé par le voyage, offrait cette physionomie contractée qui révèle les ravages de l'idée fixe. Sous le coup de l'insulte, ses yeux s'étaient enflammés. René le connaissait emporté jusqu'à la folie, et il put croire que cette main dont il avait refusé l'étreinte se lèverait pour un soufflet. La volonté fut plut forte que l'orgueil offensé, et Claude reprit, d'une voix où tremblait la fureur contenue: