—« Vincy, ne me tentez pas... Mais non, vous êtes un enfant, c'est à moi d'avoir de la raison pour deux... Allons! Allons!... Écoutez, René, je sais tout, vous comprenez, tout, oui, tout... Je suis venu hier. Votre sœur m'a dit que vous étiez brouillé avec moi et bien d'autres choses qui ont commencé de m'éclairer. Votre silence m'avait frappé au cœur. Je vous avais cru l'amant de Colette. L'imbécile! Elle n'a heureusement pas deviné que c'était là le point où m'atteindre... En sortant de chez vous, j'ai couru chez elle. Je l'ai trouvée, et seule. J'ai appris là l'infamie qu'elle avait commise et ce qu'elle vous avait dit dans sa loge. Elle triomphait, la coquine. Alors j'ai pris le vrai parti... » Et il se mit à marcher de long en large, dans la chambre, absorbé dans le souvenir de la scène qu'il évoquait, et comme oublieux de son interlocuteur: « Je l'ai battue, mais battue... comme un manant. Que cela m'a fait du bien! Je l'avais jetée par terre, et je frappais, je frappais! Elle criait: Pardon! Pardon! Ah! je l'aurais tuée—avec délices! Et qu'elle était belle avec ses cheveux défaits, ses seins qui sortaient de sa robe de chambre déchirée! Elle s'est roulée à mes pieds ensuite, mais c'est moi qui n'ai pas voulu et qui suis parti... Elle pourra montrer les noirs de son corps à son amant de cette nuit, et raconter qui les lui a faits!... Que cela soulage quelquefois d'être une brute!... » Puis, s'arrêtant brusquement en face de René: « Et tout cela parce qu'elle avait touché à vous!... Oui ou non, » insista-t-il avec son même accent de colère, « est-ce à cause de ce que vous a dit cette fille que vous êtes brouillé avec moi?... »
—« C'est à cause de cela, » répondit René froidement.
—« Très bien, » reprit Claude en s'asseyant, « alors nous pouvons causer. Pas de malentendus entre nous, n'est-ce pas? Vous me permettrez donc de poser tous les points sur tous les i. Si j'ai bien compris, cette gredine de Colette vous a dit deux choses. Procédons par ordre... Voici la première: je lui aurais raconté que vous êtes l'amant de madame Moraines... Excusez-moi, » insista-t-il sur un geste du poète. « De vous à moi, et quand il s'agit de notre amitié, je me moque des solennelles conventions du monde qui défendent de nommer une femme. Je ne suis pas du monde, moi, et je la nomme... Première infamie. Colette vous a menti. Je lui avais dit ceci exactement,—je me rappelle ma phrase comme si c'était d'hier; je regrettais mes paroles en les prononçant:—Je crois que le pauvre René devient amoureux de madame Moraines...—Je ne savais rien que votre émotion quand vous m'aviez parlé de cette femme. Mais Colette vous avait vu soupant à côté d'elle et très empressé. Nous avons plaisanté, comme on plaisante sur ces hypothèses-là, sans y attacher d'autre importance, moi du moins... C'est égal. Vous étiez mon ami. Votre sentiment pouvait être sérieux, il l'était. J'ai eu tort, et je vous en demande pardon, là, franchement, et malgré l'affront que vous venez de m'infliger,—sur la foi de la dernière des filles, à moi, votre meilleur, votre plus vieil ami. »
—« Mais, malheureux! » s'écria René, « puisque vous saviez, vous, que c'était une fille, pourquoi m'avez-vous vendu à elle? Et encore, si vous n'aviez parlé que de moi, je vous pardonnerais... »
—« Passons à ce second point, » interrompit Claude avec sa même voix méthodique et résolue, « c'est-à-dire au second mensonge. Elle vous a raconté que je lui avais appris les relations de madame Moraines et de Desforges. C'est faux. Elle les savait, depuis longtemps, par tous les Salvaneys avec qui elle a dîné, soupé, flirté et le reste... Non, René, s'il y a un reproche que je m'adresse, à moi, ce n'est pas d'avoir causé de madame Moraines avec elle, je ne lui en ai rien dit qu'elle ne connût mieux que moi... C'est de ne pas en avoir parlé à cœur ouvert avec vous, lorsque vous êtes venu chez moi. Je n'ignorais rien des turpitudes de cette Colette du monde, et je ne vous les ai pas dénoncées, quand il en était temps encore!... Oui, je devais parler, je devais vous avertir, vous crier: Courtisez cette femme, séduisez-la, ayez-la, ne l'aimez pas... Et je me suis tu! Ma seule excuse, c'est que je ne la jugeais pas assez désintéressée pour entrer dans votre vie comme elle l'a fait... Je me disais: il n'a pas d'argent, il n'y a pas de danger... »
—« Ainsi, » s'écria René qui se contenait à peine depuis que Claude avait commencé de parler de Suzanne en de pareils termes, « vous croyez aux infamies que Colette m'a rapportées sur madame Moraines et le baron Desforges? »
—« Si j'y crois? » répondit Larcher en regardant son ami avec étonnement. « Suis-je donc un homme à inventer une histoire comme celle-là sur une femme? »
—« Lorsqu'on a fait la cour à cette femme, » dit le poète en prononçant ces mots très lentement, et leur donnant l'intonation du plus pur mépris, « et qu'elle vous a repoussé, c'est bien le moins pourtant qu'on la respecte!... »
—« Moi! » s'écria Claude, « moi! j'ai fait la cour à madame Moraines! Moi! moi! moi!... Je comprends, elle vous l'a dit... » Il éclata de son rire nerveux... « Quand nous racontons de ces traits-là dans nos pièces, on nous accuse de les calomnier, les gueuses! Les calomnier! Comme si c'était possible! Toutes les mêmes. Et vous l'avez crue!... Vous avez cru de moi, Claude Larcher, cette vilenie que je déshonorais une honnête femme, par vengeance d'amour-propre blessé? Voyons, René, regardez-moi bien en face. Est-ce que j'ai la figure d'un hypocrite? Est-ce que vous m'avez jamais connu tel? Vous ai-je prouvé que je vous aimais? Hé bien! Je vous donne ma parole d'honneur que celle-là vous a menti, comme Colette. Elle a voulu nous brouiller, comme Colette. Ah! Les scélérates! Et j'étais là-bas, je mourais de douleur, et pas un mot de pitié parce qu'entre deux baisers cette drôlesse, pire que les autres, m'avait accusé d'une saleté!... Oui, pire que les autres. Elles se vendent, pour du pain; et celle-là, pourquoi? Pour un peu de ce misérable luxe des parvenus d'aujourd'hui. »
—« Taisez-vous, Claude, taisez-vous, » dit René d'une voix terrible. « Vous me tuez. » Une tempête de sentiments s'était déchaînée en lui, soudaine, furieuse, indomptable. Il ne doutait pas que son ami ne fût sincère, et cette sincérité, jointe à l'accent de conviction avec lequel Claude avait parlé de Desforges, imposait au malheureux amant une vision de la fausseté de Suzanne, si douloureuse qu'il ne put pas la supporter. Il ne se possédait plus, et s'élançant sur son cruel interlocuteur, il le saisit par les revers de son veston et les lui secoua si fort qu'un parement de l'habit se déchira: « Quand on vient affirmer des choses pareilles à un homme sur la femme qu'il aime, on lui en donne des preuves, entendez-vous, des preuves, des preuves... »