—« Vous êtes fou, » repartit Claude en se dégageant, « des preuves, mais tout Paris vous en donnera, mon pauvre enfant! Ce n'est pas une personne, c'est dix, c'est vingt, c'est trente, qui vous raconteront qu'il y a sept ans les Moraines étaient ruinés. Qui a placé Moraines dans une compagnie d'assurances? Desforges. Il est administrateur de cette compagnie, comme il est administrateur du Nord, député, ancien conseiller d'État, que sais-je? Mais c'est un personnage énorme que Desforges, sans qu'il en ait l'air, et qui peut suffire à bien d'autres dépenses! Qui trouvez-vous là quand vous allez rue Murillo? Desforges. Quand vous rencontrez madame Moraines au théâtre? Desforges... Et vous croyez que le lascar est un homme à filer l'amour platonique avec cette femme jolie et mariée à son cocquebin de mari? C'est bon pour vous et moi, ces bêtises-là. Mais un Desforges!... Ah! çà, où avez-vous donc vos yeux et vos oreilles quand vous êtes chez elle? »
—« Je n'y suis allé que trois fois, » dit René.
—« Que trois fois? » répéta Claude, et il regarda son ami. Les plaintives confidences d'Émilie, la veille, ne lui avaient laissé aucun doute sur les rapports de Suzanne et du jeune homme. Cette imprudente exclamation lui fit entrevoir quel caractère singulier ces rapports avaient dû revêtir. « Je ne vous demande rien, » continua-t-il; « il est arrêté que l'honneur nous ordonne de nous taire sur ces femmes-là, comme si l'honneur véritable ne consisterait pas à dénoncer au monde entier leur infamie. On épargnerait tant d'autres victimes!... Des preuves? Vous voulez des preuves. Mais cherchez-en vous-même. Je ne connais que deux moyens pour savoir les secrets d'une femme: ouvrir ses lettres ou la faire suivre. Soyez tranquille, madame Moraines n'écrit jamais... Faites-la filer... »
—« Mais c'est ignoble ce que vous me conseillez là! » s'écria le poète.
—« Il n'y a rien de noble ou d'ignoble en amour, » répliqua Larcher. « Moi qui vous parle, je l'ai bien fait. Oui, j'ai mis des agents aux trousses de Colette!... Une liaison avec une coquine, mais c'est la guerre au couteau, et vous regardez si le vôtre est propre... »
—« Non, non, » répondit René en secouant la tête, « je ne peux pas. »
—« Alors, suivez-la vous-même! » continua l'implacable logicien, « je connais mon Desforges. C'est quelqu'un, ne vous y trompez pas. Je l'ai pioché autrefois, quand je croyais encore à cette sottise, l'observation, pour avoir du talent. Cet homme est un étonnant mélange d'ordre et de désordre, de libertinage et d'hygiène. Leurs rendez-vous doivent être réglés, comme tout dans sa vie: une fois par semaine et à la même heure, pas trop près du déjeuner, ça troublerait sa digestion; pas trop près du dîner, ça gênerait ses visites, son besigue au cercle. Espionnez-la donc. Avant huit jours vous saurez à quoi vous en tenir. Je voudrais vous dire que j'ai des doutes sur l'issue de cette enquête!... Ah! mon pauvre enfant, et c'est moi qui vous ai jeté dans cette fange! Vous aviez une vie si heureuse ici, et je suis venu vous prendre par la main pour vous mener dans ce monde infâme où vous avez rencontré ce monstre. Et si ce n'avait pas été celle-là, ç'aurait été une autre... Tous ceux que j'aime, je leur fais du mal!... Mais dites-moi donc que vous me pardonnez! J'ai besoin de votre amitié, voyez-vous. Allons, un bon mouvement... » Et comme Claude tendait les mains au jeune homme, ce dernier les prit, les serra de toute sa force et se laissa tomber sur un fauteuil, le même où Suzanne s'était assise, en fondant en larmes et s'écriant:
—« Mon Dieu! que je souffre!... »
Claude avait donné huit jours à son ami. Quatre ne s'étaient pas écoulés que René arrivait à l'hôtel Saint-Euverte par une fin d'après-midi, le visage si bouleversé que Ferdinand ne put se retenir d'une exclamation en lui ouvrant la porte:
—« Mon pauvre monsieur Vincy » dit le brave domestique, « est-ce que vous allez être comme Monsieur, à vous brûler le sang? »