—« Pour une fois!... » se disait-elle, tandis que son coupé traversait Paris, « j'arriverai plus vite... » Les sèches idées de prudence avaient bien vite fait de céder la place à d'autres: « Pourvu que René soit chez lui?... Mais il y est. Il attend une lettre de moi, un signe quelconque de mon existence. » C'était à peu près la même question qu'elle se posait et pour y répondre dans les mêmes termes, lors de sa première visite en mars, deux mois et demi auparavant. Elle put mesurer, à la différence des émotions ressenties, quel chemin elle avait parcouru depuis cette époque. Dans ce temps-là, elle courait vers le logis du jeune homme, attirée par le plus fougueux des caprices, mais un caprice seulement. Aujourd'hui, c'était bien l'amour qui brûlait son sang de ses fièvres, l'amour qui a faim et soif de l'être aimé, l'amour qui ne voit plus que lui au monde, et qui marcherait vers son désir sous la gueule d'un canon chargé, sans trembler. Oui, elle aimait avec son corps, avec son esprit, avec tout son être; elle le sentait à la fureur d'impatience où la jetait le train de sa voiture, pourtant rapide, à son épouvante que sa démarche se trouvât vaine. Elle reconnut la grille qui fermait l'entrée de la ruelle, avec une émotion extrême. C'était maintenant un coin vert et frais, grâce aux beaux arbres dont le feuillage frémissait derrière le mur du jardin, à droite, sous la caressante lumière de cette gaie après-midi du mois de mai. Non, elle n'était pas aussi troublée l'autre fois, quand elle avait demandé au concierge si M. Vincy était à la maison. Il y était cette fois encore. Elle sonna, et, comme l'autre fois, le tintement de la clochette lui résonna jusqu'au fond du cœur. Elle entendit une porte s'ouvrir, des pas s'avancer, tout légers, tout lestes. Elle se souvenait de l'approche de gendarme écoutée jadis à cette même place. Ce n'était pas la bonne qui venait lui ouvrir maintenant, ce n'était pas non plus René. Elle connaissait si bien le bruit particulier de sa démarche. Elle pressentit qu'elle allait se trouver devant la sœur de son amant, cette Émilie dont l'absence avait favorisé son autre visite. Elle n'eut pas le temps de raisonner sur les désavantages de cet incident inattendu. Déjà madame Fresneau,—c'était bien elle—avait entr'ouvert la porte et montré un visage qui ne laissa plus de doute à Suzanne, tant était grande la ressemblance entre la sœur et le frère. Émilie, elle non plus, n'hésita pas sur l'identité de la visiteuse, et, sans doute, les nouvelles souffrances de René durant ces derniers jours, jointes aux révélations de Claude durant leur entretien, avaient exaspéré son antipathie contre madame Moraines, car elle ne put dissimuler une expression d'hostilité passionnée, et elle répondit à la demande de la jeune femme, du ton le plus pincé:

—« Non, madame, mon frère n'est pas là... » Puis, son affection de sœur lui suggérant une ruse subite pour prévenir toute question sur l'heure possible de la rentrée de René, elle ajouta: « Il est parti en voyage ce matin même... »

Que cette réponse fût un mensonge, le concierge s'était comme chargé de le démontrer à l'avance. Mais que ce mensonge fût une soudaine invention d'Émilie, cela, Suzanne ne pouvait pas le penser. Elle dut croire et elle crut que madame Fresneau obéissait à une consigne donnée par son frère. Elle n'essaya pas d'en savoir davantage, et se contenta de dire en s'inclinant un: « Madame... » où la grâce parfaite de la mondaine prenait la seule revanche qui lui fût permise sur la maussaderie presque impolie de la bourgeoise. Mais cette grâce n'empêcha point qu'elle n'éprouvât plus qu'un désappointement, une réelle douleur. Que l'étrange accueil d'Émilie s'expliquât ou non par des indiscrétions de René, elle ne se le demandait même pas. Elle se disait: « Il ne veut plus me revoir; » et cette idée lui perçait le cœur. Quand elle fut dans la rue, elle se retourna pour jeter un coup d'œil sur la fenêtre de cette chambre où elle s'était donnée à son amant, pour la première fois. Cette première fois, elle s'était, en s'en allant, retournée de même, et elle avait pu le voir, lui, debout derrière le rideau à moitié relevé. Ne se remettrait-il pas à cette place, pour la regarder partir, quand sa sœur lui aurait dit qui venait de sonner à la porte? Elle attendit cinq minutes, debout sur ce coin de trottoir, et ce lui fut comme un nouveau malheur que ces rideaux demeurassent baissés. Elle monta dans son coupé, en proie à toutes les agitations d'une femme qui aime véritablement et qui change de projet à chaque seconde. Après des débats infinis avec elle-même, elle se décida, elle qui n'écrivait jamais, à écrire au poète le billet suivant:


Samedi, cinq heures.

Je suis allée rue Coëtlogon, René, et votre sœur m'a dit que vous étiez en voyage. Mais je sais que ce n'est pas vrai. Vous étiez là, à deux pas de moi, qui ne vouliez pas me recevoir, dans cette chambre dont chaque meuble devrait pourtant vous rappeler une heure où vous ne pouvez pas douter que j'aie été sincère. Quelle raison avais-je de vous mentir alors? Je vous en supplie, voyez-moi, ne fût-ce qu'une minute. Venez lire dans mes yeux ce dont vous m'aviez juré de ne plus douter, que vous êtes mon tout, ma vie, mon ciel. Depuis hier soir, je ne vis plus. Vos horribles paroles me résonnent toujours dans les oreilles. Non, ce n'est pas vous qui les avez prononcées. Où auriez-vous pris tant d'amertume, presque de haine?... Ah! Comment avez-vous pu me condamner ainsi sans m'entendre, sur la foi d'un soupçon dont vous aurez honte, quand je vous en aurai fait toucher au doigt la misère? Oui, je devrais vous en vouloir, être indignée contre vous, mais je n'ai dans le cœur que tendresse pour toi, mon René, que désir d'effacer de ton âme tout ce que les ennemis de notre bonheur ont pu y graver. Cette démarche, si contraire à ce qu'une femme se doit à elle-même, je m'étais tant réjouie de la faire, tu ne pouvais pas douter du sentiment qui me l'inspirait. Ne me réponds pas. Je sens, même en t'écrivant, combien une lettre est impuissante à montrer le cœur. Je t'attendrai après-demain lundi, à onze heures, dans notre asile. J'aurais le droit de te dire que je veux t'y voir, car un accusé a toujours le droit de se défendre. Je ne te dirai qu'un mot: Viens-y, si tu as vraiment aimé, ne fût-ce qu'un jour, celle qui ne te ment pas, qui ne t'a jamais menti, qui ne te mentira jamais, je te le jure, mon unique amour.


Quand Suzanne eut terminé cette lettre, elle la relut. Un dernier instinct de diplomatie l'avait fait hésiter devant la signature. Elle était si complètement prise qu'elle en eut honte, et elle écrivit son nom au bas de ce billet, image exacte de l'étrange situation morale où elle s'était laissé entraîner. Elle y mentait une fois de plus, en jurant qu'elle ne mentait pas, et rien n'était plus vrai, plus spontané, moins artificiel que l'émotion qui lui dictait cette tromperie suprême, après tant d'autres. Elle sonna, et, contre toute prudence encore, elle donna au valet de pied cette lettre dont une seule phrase pouvait la perdre, pour qu'il la fît porter tout de suite rue Coëtlogon, par un commissionnaire. Depuis ce moment, et durant les trente-six heures qui la séparaient du rendez-vous qu'elle avait fixé, elle vécut dans un état de surexcitation nerveuse dont elle ne se serait jamais crue capable. Cette femme, si maîtresse d'elle-même et qui s'était engagée dans cette aventure, comme elle se maintenait dans le monde, depuis des années, avec le machiavélisme d'une rouée, se sentait impuissante à suivre, à former aucune espèce de projet pour la conduite qu'elle tiendrait avec son amant. Elle devait, ce samedi soir, dîner dans le monde. Elle fit sa toilette, ce qui ne lui était jamais arrivé, comme une somnambule, sans même se regarder dans la glace. Elle ne trouva pas un mot à dire, durant tout ce dîner, à son voisin, qui était l'inévitable Crucé. Sous prétexte que son malaise de la veille continuait, elle avait demandé son coupé pour dix heures. Elle rentra sans prendre garde aux discours que lui tenait son mari, dont la présence lui était intolérable; c'était à cause de lui, et parce qu'il restait à la maison le dimanche, qu'elle avait dû reculer jusqu'au lundi le rendez-vous avec René. Si seulement ce dernier consentait à ce rendez-vous? Avec quelle angoisse, tout en abandonnant son manteau au domestique, elle regarda le plateau où l'on déposait le courrier du soir. L'écriture du poète n'était sur aucune enveloppe. Tout ce triste dimanche, elle le passa au lit, accablée soi-disant par la migraine; en réalité, elle essayait de rassembler ses idées pour le cas où il ne la croirait pas, quand elle lui expliquerait la visite rue du Mont-Thabor, par l'histoire de l'amie malade... Mais il y croirait. Elle n'admettait pas qu'il n'y crût point. Cela lui était trop douloureux. Sa fièvre de désir et d'angoisse, d'espérance et d'appréhension, fut portée à son comble le lundi matin, tandis qu'elle montait l'escalier de la maison de la rue des Dames. Si René l'attendait, caché comme d'habitude derrière la porte à demi tirée, c'est que son billet avait suffi à le toucher. Elle était sauvée... Mais non. Elle vit cette porte fermée. Sa main tremblait, en glissant la clef dans la serrure. Elle entra dans la première chambre, qui était vide et les volets clos. Elle s'assit dans l'ombre de cette pièce dont chaque détail lui parlait d'un bonheur si récent,—si lointain! C'était le salon d'une bourgeoise rangée, avec des fauteuils et un canapé en velours bleu que des carrés de guipure au crochet protégeaient à la hauteur de la tête. Les quelques livres que René avait apportés montraient dans l'étagère leurs dos réguliers et bien époussetés. L'ordre méticuleux de la respectable madame Raulet avait même veillé à ce que la pendule de bronze doré, représentant une Pénélope, fût remontée avec exactitude. Suzanne écoutait le battement du balancier remplir le silence de cette chambre. Les secondes passaient, puis les minutes, puis les quarts d'heure, et René ne venait pas. Il ne viendrait pas. Cette femme, habituée, depuis sa première jeunesse, à toujours aller jusqu'au bout de son désir, subit, à cette évidence, un véritable accès de désespoir. Elle se mit à pleurer comme une enfant, et de vraies larmes qui tombaient, tombaient, sans qu'elle songeât à jouer la comédie, cette fois. Elle voulut écrire, puis, quand elle eut trouvé du papier dans le buvard que son amant laissait sur la table du milieu, ouvert l'encrier, pris la plume, elle repoussa tous ces objets en se répétant: « À quoi bon? » et, pour laisser une trace de son passage, si René venait après son départ, elle posa sur cette table ce mouchoir parfumé avec lequel elle avait essuyé ses larmes amères. Elle se dit: « Il aimait ce parfum!... » Auprès de ce mouchoir, elle mit aussi ses gants qu'il lui boutonnait toujours à leurs fins de rendez-vous; et elle partit, la mort dans le cœur, après être allée dans la chambre à coucher où le lit dormait sous son couvre-pied de dentelle. Qu'elle avait été heureuse dans cette chambre! Était-ce bien possible que ces heures-là fussent passées—et pour toujours?


XIX