TOUT OU RIEN

Quand le commissionnaire avait apporté la lettre de Suzanne rue Coëtlogon, la famille Fresneau était à table. Françoise entra, tenant l'enveloppe élégante entre ses gros doigts rouges, et, rien qu'au visage de René au moment où il déchira cette enveloppe, Émilie devina de qui venait le message. Elle trembla. Elle avait bien eu, poussée par la vue du farouche désespoir de son frère, le courage de refuser la porte à l'inconnue dans laquelle son instinct avait deviné la dangereuse femme, cause certaine de ce désespoir, celle dont Claude Larcher lui avait parlé, lors de sa visite, comme de la plus perverse créature. Mais de dire au jeune homme ce qu'elle avait fait, elle le remettait d'heure en heure, incapable maintenant de braver sa colère. Le regard que René jeta sur elle, après la lecture de cette lettre, lui fit baisser les yeux, toute rougissante. Fresneau, qui était en train de démembrer un poulet avec une habileté rare,—il devait cette science, invraisemblable chez lui, à son rôle de découpeur, durant sa jeunesse, chez son père, le chef d'institution,—en demeura immobile, avec une aile piquée au bout de sa fourchette. Puis il eut peur d'avoir été lui-même remarqué par sa femme, et il se justifia de la stupeur peinte sur sa figure, en disant avec un gros rire:

—« Voilà un couteau qui coupe comme le talon de ma grand'mère. »

Sa plaisanterie se perdit dans un silence qui dura jusqu'à la fin du dîner, silence menaçant pour Émilie, inexplicable pour Fresneau, inaperçu pour René qui avait la gorge serrée et ne toucha pas à un seul plat. Françoise avait à peine fini d'enlever la nappe, et de poser, sur la toile cirée à personnages, le pot à tabac près du carafon de liqueur, que déjà le poète avait passé dans sa chambre, après avoir demandé à la bonne une lampe pour écrire.

—« Il a l'air fâché?... » interrogea le professeur.

—« Fâché?... » répondit Émilie. « Ce sera sans doute quelque idée pour son drame qui lui sera venue à l'esprit, et qu'il aura voulu noter tout de suite... Mais c'est si mauvais de travailler aussitôt après le dîner... Je vais le lui dire... »

Tout heureuse d'avoir imaginé ce prétexte, la jeune femme passa, elle aussi, dans la chambre de son frère. Elle le trouva qui commençait de griffonner une réponse au billet de Suzanne, sans même attendre la lumière, dans le crépuscule. Il comptait sans aucun doute sur cette venue de sa sœur, car il lui dit brusquement, et d'une voix où grondait sa sourde colère:

—« Te voilà!... Il est venu quelqu'un me voir aujourd'hui à qui tu as refusé la porte, en racontant que j'étais en voyage?... »

—« René, » dit Émilie en joignant les mains, « pardonne-moi, j'ai cru bien faire... C'est vrai, dans l'état où je te voyais, j'ai eu peur pour toi de la présence de cette femme. » Et, trouvant dans l'ardeur de sa tendresse la force de dire toute sa pensée: « Cette femme, » répéta-t-elle, « c'est ton mauvais génie... »

—« Il paraît, » reprit le poète avec une rage concentrée, « que tu me prends toujours pour un enfant de quinze ans... Oui ou non? suis-je chez moi ici? » continua-t-il en éclatant. « Si je ne suis pas chez moi, dis-le, et je vais habiter ailleurs. J'en ai assez, entends-tu, de cette tutelle... Occupe-toi de ton fils et de ton mari, et laisse-moi vivre à ma guise... »