Il avait parlé avec l'énergie concentrée d'un homme qui s'est pris la main et qui s'est fait le serment d'aller jusqu'au bout de sa volonté. Si insensée que fût cette proposition au regard d'une Parisienne habituée à ne rencontrer la passion que sous une forme conciliable avec les exigences et les commodités de la vie sociale, Suzanne n'eut pas une minute de doute. René s'exprimait dans la pleine vérité de son cœur, mais cette vérité comportait un tel excès d'amour qu'elle ne douta pas non plus de son triomphe final sur les révoltes et sur les folies du jeune homme.

—« Ah! » répondit-elle toute frémissante, « que tu es bon de me parler ainsi! Que tu m'aimes! Que tu m'aimes! Oui, que tu m'aimes!... » Elle frissonnait en prononçant ces mots, et penchait un peu sa tête, comme si le bonheur de cette évidence eût été presque impossible à soutenir. « Dieu! que c'est doux!... » dit-elle encore. Puis, s'avançant vers lui, et lui prenant la main, presque avec timidité cette fois, pour la lui serrer d'une pression lente: « Enfant que tu es, que viens-tu m'offrir?... S'il ne s'agissait que de moi, comme je te dirais: Prends toute ma vie, et tu ne sais pas comme j'y aurais peu de mérite!... Mais la tienne, est-ce que je peux l'accepter? Tu as vingt-cinq ans et j'en ai plus de trente. Ferme les yeux et vois-nous dans dix ans... Je suis une vieille femme et tu es encore un jeune homme... Et alors?... Et puis ton travail, cet art auquel tu es si attaché que j'en ai été jalouse?—Pourquoi te le cacher maintenant?—Il te faut Paris pour écrire... Je te verrais triste auprès de moi... Je te verrais m'aimant par devoir, par pitié, malheureux, esclave!... Non, je ne le supporterais pas!... Mon amour, quitte ce projet insensé, dis que tu me pardonnes sans cela, dis-le, mon René, dis-le!... »

Elle s'était rapprochée du jeune homme à mesure qu'elle parlait, appuyant sa gorge contre lui, cherchant sa bouche. Il sentit, avec un tressaillement de désir à la fois, et une nausée contre le plan de séduction attesté par ce détail, qu'elle n'avait pas de corset. Il la prit par le poignet, et le lui tordit en la rejetant loin de lui, durement:

—« Ainsi tu ne veux pas, » dit-il avec exaltation, « répète-moi que tu ne veux pas... »

—« Je t'en supplie, mon René, » reprit-elle avec des larmes dans sa voix et dans ses yeux, « ne me repousse pas... Mais puisque nous nous aimons, ah! soyons heureux!... Prends-moi comme je suis, avec toutes les misères de ma vie... C'est vrai... J'aime le luxe, j'aime le monde, j'aime ce Paris que tu hais... Non, je n'aurai pas le courage de tout quitter, de tout briser... Prends-moi ainsi, puisque tu sais bien, puisque tu sens que je te dis vrai quand je te jure que je t'aime, comme je n'ai jamais aimé... Ah! Garde-moi!... Je serai ton esclave, ta chose. Tu m'appelleras, je viendrai. Tu me chasseras, je m'en irai... Ne me regarde pas avec ces yeux, je t'en conjure, laisse fondre ton cœur!... Quand tu es venu à moi, est-ce que je t'ai demandé si tu avais une autre maîtresse? Non, je n'ai eu qu'une idée: te rendre heureux. Si je t'ai tout caché des tristesses de mon existence, dis! comment peux-tu m'en vouloir? Vois, je suis par terre devant toi, et je te supplie... » Elle s'était jetée à ses pieds, en effet. Que lui importait la prudence maintenant, et la possibilité de l'entrée d'un domestique? Et elle s'attachait à ses vêtements, en se traînant sur les genoux. Elle était admirable de beauté, les yeux fous, son ardent visage éclairé par tous les feux de la passion, et montrant à plein la sublime courtisane qu'elle avait toujours été, mais voilée. Les sens de René étaient bouleversés, mais un souvenir cruel lui revint tout d'un coup, et il lui jeta, comme une insulte, avec un ricanement:

—« Et Desforges?... »

—« N'en parle pas, » gémit-elle, « n'y pense pas! Si je pouvais le renvoyer, le mettre à la porte, est-ce que tu crois que j'hésiterais? Ne sens-tu pas que je suis prise? Mon Dieu! mon Dieu! on ne torture pas une femme ainsi... non, » ajouta-t-elle d'un air sombre, toujours à genoux, mais immobile et baissant la tête: « Non, je ne peux pas... »

—« Alors, accepte ce que je t'ai offert, » dit René, « il en est temps encore... Fuyons ensemble... »

—« Non, » reprit-elle d'un air plus sombre. « Non, je ne peux pas non plus... Vois, il me serait si facile de te promettre et de ne pas tenir!... Mais j'ai trop menti... » Elle s'était levée. La crise de nerfs qu'elle venait de traverser avait sa réaction, et elle répéta d'une voix épuisée: « Je ne peux pas non plus... Je ne peux pas... »

—« Et que voulais-tu donc de moi? » s'écria-t-il avec un accent furieux, « Pourquoi te traînais-tu à mes pieds tout à l'heure? Un laquais de plaisir, voilà ce que je serais pour toi?... Un jeune homme chez qui tu irais te débarbouiller des caresses du vieux!... Ah!... » et, la colère l'emportant, à la brutalité du langage il joignit celle du geste, et il marcha sur elle, le poing levé, avec un visage si terrible qu'elle crut qu'il allait la tuer. Elle reculait, livide d'épouvante, les mains tendues.