—« Pardon, pardon, » disait-elle éperdue. « Ne me fais pas mal, ne me fais pas mal! »
Elle s'abrita ainsi derrière une table sur laquelle se trouvait, parmi d'autres menus objets, une photographie du baron dans un cadre de velours. Les yeux de René s'étaient détournés de Suzanne, il luttait contre la tentation monstrueuse de frapper cette femme sans défense. Il n'eut pas plutôt vu le portrait qu'il eut un rire d'insensé. Il le saisit, et la prenant, elle, par les cheveux, il lui frotta ce portrait sur la bouche, cruellement, au risque de l'ensanglanter, et, continuant de rire comme un fou, il répétait:
—« Tiens, voilà ton amant! voilà ton amant, ton amant, ton amant!... »
Puis il jeta le cadre à terre et il le piétina. Il ne se fut pas plutôt livré à cette action de démence qu'il eut honte de lui-même. Il regarda Suzanne, une dernière fois, les cheveux épars, les yeux fixes, écrasée de terreur dans le coin de la chambre. Il ne prononça pas un mot, et il sortit, sans qu'elle eût eu, elle, la force d'articuler une parole.
XX
L'ABBÉ TACONET
Deux jours après cette scène terrible, et comme le ciel du mois de mai s'était de nouveau fait pimpant, bleu et tiède, Claude Larcher se trouvait, vers les deux heures de l'après-midi, accoudé au balcon de l'appartement de Colette qui donnait sur le jardin des Tuileries. Il venait de passer plusieurs nuits à la suite chez sa maîtresse. Les deux amants s'étaient repris d'un de ces caprices qui sont d'autant plus fougueux dans les liaisons de ce genre et plus avides, que le souvenir des querelles de la veille s'y mélange à la certitude de la brouille du lendemain. L'homme et la femme se donnent alors sans réserve. Il semble que la longue suite des plaisirs, jadis goûtés en commun, ait comme façonné leurs corps l'un pour l'autre, et auprès de ces renouveaux de possession ardente, presque frénétique, toute autre volupté perd sa saveur. Claude réfléchissait à cette loi singulière des habitudes amoureuses, en achevant un cigare dont la vapeur s'azurait au gai soleil. Il regardait les voitures se croiser dans la rue, et, sous les feuillages légers du jardin, le défilé des promeneurs. Il s'étonnait lui-même de la parfaite béatitude où ces quelques jours d'assouvissement l'avaient plongé. Ses jalousies douloureuses, ses trop légitimes fureurs, le juste sentiment de sa dégradation, tout s'abolissait parce que Colette avait fait ses volontés et consigné à la porte Aline aussi bien que Salvaney. Cela ne durerait pas, il le savait trop; mais la présence de cette femme lui procurait une félicité si entière qu'elle détruisait ses craintes pour l'avenir, comme ses rancunes pour le passé. Il fumait son cigare avec une lenteur paisible, et par instant il se retournait pour la voir, elle, à travers la fenêtre ouverte, qui, vêtue d'une robe chinoise toute rose et brodée de fleurs d'or,—la sœur de celle de la loge,—se balançait sur un fauteuil canné à bascule. Au bout de ses pieds chaussés de bas d'une soie rose comme celle de la robe, elle remuait, en se balançant, des mules marocaines, garnies, elles aussi, de broderies. Le fumoir, celui-là même où avait eu lieu la scène de la lettre, était rempli de fleurs. Aux murs se voyaient toutes sortes de souvenirs qui se rapportaient à la carrière de l'artiste: des aquarelles représentant des intérieurs de loges, des tambourins de cotillon, des photographies et des couronnes. Un chat très petit, un angora blanc, dont un œil était bleu, l'autre noir, jouait avec une balle, renversé sur le dos, tandis que Colette continuait de se balancer, tantôt souriant à Claude à travers les bouffées d'une cigarette russe, tantôt lisant un journal qu'elle tenait à la main, et elle fredonnait une adorable romance de Richepin, récemment mise en musique par un étrange compositeur du nom de Cabaner:
« Un mois s'ensauve, un autre arrive.
Le temps court comme un lévrier... »
—« Mon Dieu! » songeait l'écrivain en écoutant ces couplets du seul poète de notre âge qui ait su rivaliser de grâce avec les divines chansons populaires, « ces vers sont bien beaux, le ciel est bien bleu, ma maîtresse est bien jolie... Au diable l'analyse!... »