La jeune femme interrompit cette calme rêverie d'amant heureux, en jetant un léger cri. Elle s'était levée de son fauteuil, tenant le journal dans sa main qui tremblait. Après avoir examiné, suivant son habitude, la troisième page, celle où se trouvent les nouvelles de théâtre, elle avait passé à la seconde, puis à la première, et ce qu'elle venait d'y lire l'avait bouleversée, car elle balbutiait, en tendant la feuille à Claude:

—« C'est trop horrible!... »

Claude, épouvanté lui-même par cette agitation fébrile et soudaine, saisit le journal, et il y lut, sous la rubrique: Échos de Paris:

« On nous apporte, au moment de mettre sous presse, une nouvelle qui affectera profondément le monde littéraire. M. René Vincy, l'auteur applaudi du Sigisbée, vient d'attenter à ses jours dans son appartement de la rue Coëtlogon. M. René Vincy s'est tiré un coup de pistolet dans la région du cœur. Hâtons-nous de dire, pour rassurer les nombreux admirateurs du jeune poète, que cette tentative n'aura pas de suites fatales. Notre sympathique confrère s'est en effet grièvement blessé, mais la balle a pu être extraite, et les nouvelles sont des plus rassurantes.

« On se perd en conjectures sur le mobile de cet acte de désespoir. »

—« Ah! Colette, » s'écria Claude, « c'est toi qui l'as tué! »

—« Non, » gémit l'actrice, hors d'elle-même, « ce n'est pas possible... Il ne mourra pas... Tu vois, le journal assure qu'il va mieux... Ne dis pas cela! Je ne m'en consolerais pas... Est-ce que je savais, moi? Je t'en voulais si fort... Tu avais été si dur... J'aurais tout fait pour me venger... Mais vas-y, cours-y... Tiens, ton chapeau, tes gants, ta canne.—Pauvre petit René, je lui enverrai des fleurs. Il les aimait tant... Et tu crois que c'est à cause de cette femme?... »

Tout en parlant, avec cette incohérence où se trahissait à la fois son émotion de bonne fille malgré tout, et son enfantillage de comédienne, elle avait achevé d'habiller son amant, et elle le poussait vers la porte.

—« Et où te retrouverai-je? » demanda-t-il.

—« Hé bien! à six heures ici pour aller dîner au Bois... Mon Dieu! » ajouta-t-elle, « si je n'avais pas ces deux rendez-vous chez la modiste et chez la couturière, j'irais avec toi. Mais je ne peux pas les manquer... »