—« Tu y tiens donc encore, à ce dîner au Bois?... » reprit Claude.

—« Ne sois pas méchant, » répondit-elle dans un baiser, « il fait si joli et j'ai trop envie de t'aimer à la campagne... »

Sur cette phrase qui finissait de la peindre tout entière, avec ses passages subits des attendrissements les plus sincères au goût passionné du plaisir, Larcher rendit son baiser à sa maîtresse, saisi d'un vague mépris pour lui-même, tant il se trouvait faible devant ses moindres caprices, même à cette heure où il venait d'apprendre une catastrophe qui le touchait d'aussi près. Il s'élança dans l'escalier; il descendit les trois étages, quatre marches par quatre marches; il se jeta dans une voiture, et un quart d'heure plus tard il en ouvrait la portière devant cette grille de la rue Coëtlogon qu'il avait franchie, de même, quelques mois plus tôt, lorsqu'il venait chercher René pour le conduire à la soirée de l'hôtel Komof... Brusquement, toutes les pensées qu'il avait eues à cette place lui revinrent à la mémoire, et le ciel sinistre de ce soir-là, et la froide lune qui courait parmi les nuages mobiles, et l'étrange pressentiment qui lui avait serré le cœur. Maintenant le jour délicieux de mai remplissait le ciel de lumière, les feuilles verdoyaient dans la bande étroite du jardinet, devant les fenêtres du rez-de-chaussée des Fresneau. Ce printanier décor d'une vie si paisible représentait trop bien ce qu'avait été longtemps le destin de René; ce qu'il fût demeuré s'il n'avait jamais rencontré Suzanne. Et cette fatale rencontre, qui en avait été l'auteur indirect? Claude essaya vainement de secouer ce remords en se disant! « Pouvais-je prévoir ce malheur?... » Il l'avait prévu, cependant. Il ne pouvait résulter que du mal de cette transplantation subite du poète dans un milieu de luxe, où sa vanité et sa sensualité s'étaient épanouies aussitôt. Le pire était arrivé. Par un affreux hasard, soit. Mais qui avait provoqué ce hasard? La réponse à cette question était cruelle pour un ami véritable, et ce fut le cœur serré que Claude sonna à la porte de cette maison où régnaient jadis la simplicité, le noble et pur amour, avec le travail. Que de mortels miasmes y avaient pénétré à sa suite et que de tristesses! Il put le constater une fois de plus au visage décomposé de Françoise, qui vint lui ouvrir, et qui fut prise, à sa vue, d'une crise de sanglots. Elle essuyait ses yeux avec le coin de son tablier bleu, tout en disant dans son langage mêlé de mots de patois:

—« Ah! I'la faut-i!... Mon bon monsieur. Vouloir se périr ainsi, un enfant que j'ai connu tout cheti et minaud comme une fille!... Jésus, Marie, Joseph!—Entrez, monsieur Claude, vous trouverez madame Fresneau et mademoiselle Rosalie... M. l'abbé Taconet est avec lui qui le console... »

Émilie se tenait avec la petite Offarel dans cette salle à manger où Claude avait été accueilli si souvent par un bienfaisant tableau d'intimité. Le docteur venait sans doute de sortir, car une odeur d'acide phénique remplissait la chambre, comme après un pansement. Une fiole de cette substance, marquée d'une étiquette rouge, traînait sur la table à côté d'une potion, près d'une soucoupe, et parmi des morceaux de coton coupés en carré. Des bandes de linge enroulées, du taffetas, un pot de pommade, étiqueté de rouge comme la fiole et couvert d'un papier métallique, des épingles de nourrice, une ordonnance timbrée achevaient de donner à cette pièce une physionomie de chambre d'hôpital. La pâleur d'Émilie révélait assez les émotions qu'elle avait traversées depuis quarante-huit heures. La vue de l'écrivain produisit sur elle le même effet que sur Françoise. Il lui rappelait trop, par sa seule présence, les journées anciennes où elle avait été si orgueilleuse de son René. Elle fondit en larmes, et, en lui tendant la main, elle lui dit:

—« Comme vous aviez raison!... »

Rosalie, elle, avait jeté au visiteur un regard aussi explicite que si elle l'eût accusé de vive voix du suicide de René. Il y avait dans ces yeux de jeune fille une telle rancune, l'arrêt exprimé par eux s'accordait si bien avec les secrets remords de Claude, qu'il détourna ses yeux, à lui, et après un silence, il demanda:

—« Est-ce que je peux le voir?... »

—« Pas aujourd'hui, » répondit Émilie, « il est si faible. Le docteur craint pour lui les émotions. » Et elle ajouta: « Mon oncle va vous dire comment il se trouve... »

—« Et quand est arrivé ce malheur? Je n'ai rien su que par les journaux. »