—«Et quand vous et les deux frères ne serez plus là?» insista Philippe.
—«Con gallo e senza gallo, Dio fa giorno,» dit en italien le prêtre sur le front duquel passa un nuage aussitôt dissipé; cette question le touchait cruellement à la place la plus sensible de son être: «Avec ou sans coq, Dieu fait le jour,» traduisit-il.
—«Mais à quoi occupez-vous votre temps, mon Père?» repris-je à mon tour, en proie à la curiosité la plus vive devant l'évidence d'une foi si profonde, que je m'imaginais être en présence d'un homme du moyen-âge.
—«Ah! je n'ai le loisir de rien,» fit dom Griffi. «J'ai pris à ferme, tel que vous me voyez, le couvent et toutes les terres autour. J'emploie quinze familles de paysans à les cultiver. Depuis le matin, c'est un défilé chez moi, dans ma cellule, qui ne me laisse pas une heure; et c'est des comptes à régler, c'est des confessions à recevoir, c'est un remède qu'ils viennent me demander… Je suis un peu médecin, un peu pharmacien, un peu juge, un peu instituteur.—Oui, c'est encore des enfants à qui je donne des leçons. Ainsi Luigi est un de mes élèves. Il ne me fait pas honneur, mais c'est un bon garçon…—Et cicerone, et c'est des étrangers à qui montrer le couvent. Oh! pas beaucoup…»
—«J'ai rencontré justement à Pise deux demoiselles anglaises, miss Dobson et miss Roberts, qui venaient de Monte-Chiaro,» lui dis-je.
—«Hé!» fit-il en riant, «ce sont mes deux rougets. Je les appelle comme cela, à cause de leurs cheveux rouges… Ce sont des protestantes, mais de bonnes âmes tout de même. Lascia fare a Dio ch'è santo vecchio[2]. Elles vont à Rome. Je leur ai dit: Saint Pierre est un pêcheur, puisse-t-il prendre mes deux rougets dans son filet… L'Angleterre se rapproche de Dieu, chaque jour, depuis le Puséisme,» continua-t-il en se frottant les mains. «Vous verrez peut-être ce beau spectacle, vous qui êtes jeunes: tous les chrétiens sous un même père. Ensuite viendra l'Antéchrist, ensuite le Jugement dernier, et puis ce sera la grande paix…»
[ [2] Laissez faire Dieu, c'est le plus vieux des saints.
Ses yeux brillaient d'un feu de vision tandis qu'il prononçait ces mots. Un des croyants de l'An mil n'était pas plus fervent. Nous nous regardâmes, Philippe et moi. Je vis dans son regard à lui une malice, et je l'écoutai, avec stupeur, répondre:
—«Chez nous aussi, mon Père, le catholicisme fait beaucoup de progrès. Nous avons eu quelques bien édifiants exemples de sainteté. Notamment, un écrivain, M. Baudelaire, et quelques-uns de ses disciples. Ils sont si humbles qu'ils s'appellent eux-mêmes décadents. Ils écrivent des hymnes qu'ils récitent en commun. Ils ont des journaux qui prêchent la bonne parole. Et rien n'est plus édifiant qu'une pareille foi dans un âge si jeune…»
—«Voilà ce que je ne savais pas,» répondit le Père. «Décadents, avez-vous dit?»