—«Il a été traité souvent,» disait-il, «ce sujet de la Madone à la ceinture et de saint Thomas. Vous trouverez à l'Académie de Florence un charmant bas-relief de Luca della Robbia, où la Madone entourée d'anges donne cette ceinture à l'apôtre… Francesco Granacci a traité ce même motif deux fois, et Fra Paolino de Pistoie, et Taddeo Gaddi, et Giovanni Antonio Sogliani, et Bastiano Mainardi,—ce dernier à Santa Croce… Les rougets m'ont déjà envoyé des photographies de toutes ces peintures. Rien qu'à la tête de la Vierge je suis sûr que celle de notre Benozzino sera la meilleure… Mais voulez-vous entrer dans ma cellule, je vous montrerai les boucles d'oreilles et la petite collection de dom Pio Schedone…»
Nous acceptâmes, poussés, Philippe Dubois peut-être par un fonds d'archéologue qui persistait en lui sous le futur écrivain, et moi par la curiosité de voir la figure des objets parmi lesquels vivait notre hôte. La première pièce où il nous introduisit trahissait par son désordre l'incurie du falot serviteur qui répondait au nom de Luigi. Des livres s'y empilaient, dont la grosseur et la reliure révélaient des Pères de l'Église. A côté, une paire de tenailles, des marteaux et une boîte remplie de vis, de clous et de ferraille, témoignaient que dom Griffi savait au besoin se passer d'ouvriers pour quelque raccommodage de meuble ou de serrure. Des citrons séchaient dans une assiette. Des fiaschi à la paille noircie et souillée devaient contenir les échantillons des dernières récoltes en huiles et en vins. Un de ces vases de terre brune que les femmes de Toscane appellent un scaldino et qu'elles remplissent de braise pour s'y chauffer les mains en le tenant par son anse, représentait le confort unique de ce cabinet carrelé, où un chat très noir se prélassait paresseusement. Sans doute quelque voyageuse anglaise reconnaissante avait envoyé au pauvre moine le petit appareil d'argent à faire le thé, seule élégance de ce rustique capharnaüm. Mais Luigi s'étant bien gardé de nettoyer le métal de la cafetière, même ce petit ustensile noircissait sur son étagère. Un grand crucifix, posé sur son pied, dominait la table où des feuillets s'entassaient, couverts d'une large et ferme écriture.
—«Ce sont les sermons de mon maître que je me suis chargé de recopier,» dit dom Gabriele. «Le bon cardinal est aveugle, et il voudrait que son œuvre fût achevée d'imprimer avant sa mort… Il a quatre-vingt-sept ans… Ah! son écriture est terriblement perfide,» ajouta-t-il avec un nouvel italianisme, «et puis, j'ai si peu de temps… Heureusement je ne dors que quatre heures par nuit. Voyons, Nero, laisse cette chaise, laisse cette chaise, mon micino, mon mutzi…» Il parlait au chat comme Pasquale à sa jument, et, comme s'il eût compris, Nero s'élança de la chaise sur les papiers qui contenaient les titres du vieux cardinal à la gloire. «Bon, asseyez-vous là,» me dit-il, «et vous, seigneur Filippo.» Il nous avait demandé nos prénoms dès le commencement du dîner pour ne plus nous nommer qu'ainsi, avec l'aimable familiarité de son pays. «Voyons,» continua-t-il, «où est cette diablesse de cassette? Bon, sous ce volume des Pères où j'ai cherché l'autre jour cette citation dans le traité de saint Irénée contre les Gnostiques… Il s'agissait de Basilidiens qui prétendaient se dérober au martyre sous le prétexte que nous ne devons pas faire connaître nos idées au vulgaire. Ah! l'orgueil! l'orgueil! Vous le trouverez à la base de toutes les hérésies et de tous les sophismes. Et c'est si bon de croire, c'est si simple surtout!… Mais, tenez, voilà la boîte. Elle est tout ouverte… Je ne ferme rien de ce qui est ici, parce que c'est à moi et non pas au couvent. Allons, où sont ces anneaux?…»
Il avait, en effet, durant ce discours, dégagé un coffret de cuir, dont la fermeture avait dû être assez compliquée pour qu'une fois faussée elle eût défié les pauvres ouvriers de ce trou perdu. Le couvercle levé, nous pûmes voir que l'intérieur contenait un assez grand nombre de menus objets soigneusement recouverts d'enveloppes de papier toutes étiquetées. La forme ronde de la plupart de ces plis indiquait suffisamment que la collection de feu dom Pio Schedone se composait surtout de médailles. Je constatai avec étonnement que le travail des boucles d'oreilles étrusques était très fin. Je pris au hasard un des petits paquets ronds, et je lus sur son papier: Julii Cæsarius aureus. Je crus reconnaître, en examinant la pièce d'or, qu'elle était absolument authentique. Je la tendis à Philippe qui me fit remarquer la tête de Marc-Antoine sur le revers et qui me dit:
—«C'est une très belle monnaie, extrêmement rare…»
J'en pris une seconde, une troisième, et je tombai avec un étonnement encore plus grand sur un Brutus dont je me trouvais par hasard savoir la valeur. Voici comment. Ayant, l'année précédente, à faire mes cadeaux de 1er janvier, j'avais eu l'idée d'offrir, à quelques-unes des dames chez lesquelles j'avais dîné, de petites médailles pour les suspendre à leurs bracelets, et mon cher ami Gustave S***, un des plus distingués numismates de l'heure présente, avait bien voulu m'accompagner à cet effet chez un marchand spécial. Là j'avais beaucoup admiré cette pièce d'or qui porte d'un côté la tête de Brutus le Jeune et de l'autre celle de Brutus l'Ancien. Mon ami S*** n'avait pu s'empêcher de sourire de mon ignorance quand, ayant dit: «Je prendrais volontiers celle-là,» l'antiquaire me répondit: «Pour vous, monsieur, à cause de Monsieur, ce sera treize cents francs.» Et cette pièce, cotée de la sorte sur la place, elle était là, parmi soixante autres, dans le coffret de dom Pio. Je ne pus retenir une exclamation et je montrai la monnaie à Philippe en lui racontant ce que je savais de son prix.
—«Je m'en serais douté,» me dit-il, «car j'ai un peu étudié aussi la numismatique; et remarquez qu'elle est en parfait état et à fleur de coin…»
—«Mais vous avez là un trésor, mon Père,» dis-je à dom Griffi, qui m'avait écouté sans avoir trop l'air de prendre au sérieux mes paroles, et j'insistai, lui expliquant les raisons pour lesquelles je croyais pouvoir lui affirmer la valeur d'une au moins de ses pièces, et la compétence de mon compagnon.
—«C'est ce que me répétait dom Pio,» fit-il en changeant peu à peu d'expression. «Il avait ramassé ces monnaies de côté et d'autre, dans ses fouilles… Quand le pauvre Pio est mort, c'était le temps le plus dur, nous venions d'être frappés, et j'ai eu tant à faire que j'ai négligé de faire examiner sa collection par le professeur Marchetti que vous aurez vu à Pise. Je l'avais tout à fait oublié, et, sans le roi Gondoforus, je n'aurais jamais songé à les regarder seulement… C'est l'autre jour, en dérangeant ces bouquins, que je me suis souvenu d'avoir vu entre les mains de dom Pio une paire de boucles d'oreilles assez étranges. Je cherche dans le coffret, je les trouve, je vous en parle. Ma foi,» ajouta-t-il en se frottant joyeusement les mains, «je voudrais beaucoup que vous eussiez raison. Il y a une terrasse qui menace ruine près du donjon et le gouvernement me refuse de l'argent; avec quatre mille francs on en viendrait à bout; mais quatre mille francs!…» Et il hocha la tête avec incrédulité en montrant le coffret.
—«Mon Dieu,» lui répondis-je, «à votre place, je consulterais vraiment le professeur dont vous parlez, mon Père, car je trouve encore là un aureus de Domitien avec un temple à son revers, que je crois bien avoir vu aussi parmi les pièces rares…»