—«Rarissime,» dit Philippe, qui examina la monnaie de très près, «et ce Dide Julien, rarissime aussi, et cette Didia Clara… Ce sont de magnifiques échantillons. Il est probable qu'un paysan aura tout simplement trouvé près de Volterra quelque trésor d'une légion perdue à la suite d'une déroute et vendu le tout à dom Pio…»
—«Si c'était vrai,» dit l'abbé en se frottant de nouveau les mains, «ça prouverait une fois de plus que le cher cardinal a bien raison de répéter: Dio non manda mai bocca, che non mandi cibo[4]. J'ai tant prié pour cette terrasse! C'est là que les frères malades allaient prendre le soleil à leur convalescence. J'écrirai donc à M. Marchetti de venir me rendre visite aussitôt qu'il pourra. Ah! c'est un de mes amis, et qui se plaît tant à Monte-Chiaro!… Demain matin, à ma messe, je remercierai le Seigneur et je prierai aussi pour vous… Bon, j'allais oublier de prévenir Luigi qu'il doit être prêt à me la servir à six heures, à sept j'ai des rendez-vous…»
[ [4] «Dieu n'envoie jamais de bouche sans envoyer aussi de la nourriture.»
—«Savez-vous,» disais-je un peu plus tard à Philippe en lui souhaitant le bonsoir à mon tour, «que l'on comprend avec quelle facilité certaines circonstances prennent une apparence providentielle, quand on voit des aventures comme celle-là… Ce pauvre moine a besoin d'argent pour son couvent. Il prie Dieu de toutes ses forces, et deux étrangers lui découvrent qu'il le possède, cet argent, là, sous sa main…»
—«C'est la bêtise du hasard,» dit Philippe en haussant les épaules; «avez-vous jamais entendu raconter qu'un jeune homme de talent et auquel il ne manquerait qu'une petite somme pour être mis à même de montrer son talent, ait trouvé cette somme? Qu'un grand écrivain ait gagné un centime à une loterie? Tenez, j'ai connu des bourgeois riches et stupides, dans ma province, qui ont vu leurs obligations de la Ville de Paris sortir aux tirages et leur rapporter des deux cent mille francs. Un mien cousin m'en avait laissé une, à moi, de ces obligations-là. Je l'ai vendue, fort heureusement. En dix ans, vous croyez qu'elle est seulement sortie une fois! Pas même pour me rapporter six mille francs, deux mille francs, mille.—Et voilà ce frocard imbécile qui va les avoir, lui, ces six mille francs, plus peut-être, et il les emploiera,—à quoi? A consolider une terrasse pour des moines qui ne reviendront jamais… Chamfort disait que le monde est l'œuvre du diable devenu fou. S'il avait dit: devenu gâteux!»
—«En attendant,» fis-je avec une humeur jouée et comme si j'eusse parlé à un petit garçon malade, pour ne pas avoir à me fâcher contre ce qui n'était après tout qu'une plainte trop justifiée, «allez dormir et laissez-moi en faire autant.»
Comme le vent s'était levé,—un mélancolique vent d'automne qui tournait, doux et plaintif, autour du monastère, j'éprouvai une certaine difficulté à réaliser moi-même ce programme et à m'endormir dans le lit un peu dur des anciens abbés généraux. J'entendais Philippe Dubois aller et venir dans sa chambre, et je me demandais si, malgré son ironie, trop outrée pour n'être pas factice, il ne se sentait pas troublé, lui aussi, par le beau spectacle d'une vie si résignée, si pieuse, que notre hôte nous avait donné, tout ce soir. Les phrases du prêtre sur le caractère providentiel de certaines rencontres me revenaient. Est-il possible de réfléchir profondément, sincèrement à sa propre destinée et à celle de ses proches sans subir cette obscure intuition qu'un esprit plane en effet sur nous tous, qui nous mène, par des chemins quelquefois très détournés, vers des fins que nous ne comprenons pas? Mais surtout dans le châtiment de nos fautes, ce mystérieux esprit révèle sa présence reconnue par les moralistes de tous les temps, depuis les poètes grecs qui adoraient la Némésis, l'obscure équité universelle, jusqu'à Shakespeare et Balzac, les maîtres de l'art moderne. Leur œuvre n'est-elle pas dominée par cette vision d'une grande justice finale enveloppant l'existence humaine? Puis je me faisais des objections par cette triste habitude du pour et du contre que l'on ne dépouille pas avec tant de simplicité, quoi qu'en pensât notre hôte. Je songeais à cette autre loi de décroissance qui veut que tout meure des plus belles parmi les choses humaines, depuis un être moral comme est un couvent, jusqu'aux chefs-d'œuvre des arts. Les fresques de Benozzo venaient d'être retrouvées, après quatre cents ans, pour disparaître à nouveau dans quelques autres centaines d'années, mais détruites par l'invincible travail du Temps. Oui, tout meurt, et tout recommence… Dom Gabriele Griffi a parlé tout à l'heure des Basilidiens, de leurs théories subtiles et de l'orgueil qui est à la base de toutes les hérésies. Je me souvins de l'étonnante analogie qui éclata pour moi, lorsque j'étudiai les doctrines d'Alexandrie, entre ces paradoxes et nos maladies morales d'aujourd'hui. Mon jeune compagnon n'en était-il pas la preuve, lui qui m'avait énoncé, à propos des relations des écrivains et du public, exactement ce sophisme du mensonge par mépris cher aux Gnostiques? Et je l'entendais marcher toujours,—en proie à quelle agitation?—jusqu'à ce qu'à travers ces raisonnements contradictoires je finis par fermer les yeux, et quand je me réveillai le matin, ce fut pour voir au chevet de mon lit l'innocent Luigi, les bras chargés d'un plateau sur lequel était préparé du café au lait, et presque aussitôt le moine entrait dans ma chambre:
—«Ah! bravo,» me dit-il, avec son bon rire, «vous avez pu bien reposer, et vous avez fait mentir le proverbe: Chi dorme non piglia pesci[5]. Car un paysan vous a apporté des truites toutes fraîches pour votre déjeuner… Quant au seigneur Filippo, il est déjà à courir la montagne. Quand je suis revenu de la messe, à six heures et demie, je l'ai vu qui grimpait du côté du village, leste comme un chat… Quand vous serez levé, nous irons revoir les Benozzo au grand jour… Le seigneur Filippo sera revenu, sans doute… Vous verrez aussi la bibliothèque du couvent… Ah! si vous saviez comme elle était riche avant la première suppression, celle de Napoléon Ier… Mais patience, puisqu'il paraît que nous allons déjà ravoir notre terrasse. Multa renascentur…»
[ [5] «Qui dort ne prend pas de poissons.»
Une heure plus tard, j'étais levé, j'avais bu, sans trop faire la grimace, le café à base de chicorée passé par Luigi; le Père et moi nous rendions de nouveau visite au roi indien Gondoforus et au sourire de la Vierge. Dom Griffi eut le temps de me montrer les réfectoires, le grand et le petit, les bibliothèques, les chapelles, le vivier, les citernes, l'étroit jardin où il élevait des cyprès minuscules, en attendant de les planter. Philippe était toujours absent. S'était-il égaré, ou bien éprouvait-il pour la conversation et la société du Père une de ces antipathies dont les nerveux comme lui subissent les irrésistibles atteintes? Je me serais posé ces questions avec une certaine indifférence, je l'avoue, tant son continuel persiflage m'avait agacé, si, vers les onze heures, et à notre retour de la visite à travers le couvent, je n'avais été littéralement frappé d'épouvante par un petit fait très inattendu et que je provoquai sans en avoir le moindre pressentiment. Dom Griffi venait de s'excuser. Il était obligé de me laisser seul jusqu'au déjeuner. Je n'avais pas de livres avec moi. Ma correspondance était, par extraordinaire, au courant. «Si je revoyais ces médailles d'hier?» pensai-je, et voici que je demande le coffret au Père, qui me l'apporte lui-même. Installé paisiblement dans ma chambre, je déploie les papiers, les uns après les autres, admirant ici un profil d'empereur lauré, là une Victoire. Je ne sais pourquoi la fantaisie me prend de revoir l'aureus de César avec la tête d'Antoine. Je cherche cette pièce parmi les autres. J'ai de la peine à la trouver. Je prends les médailles une par une, et je ne vois plus le nom du dictateur écrit sur aucune des enveloppes. «Nous les avons mal remises,» me dis-je, et j'ai la patience de les défaire toutes. Pas de médaille de César. Pas de médaille de Brutus non plus. Je ne crois pas avoir éprouvé dans ma vie une angoisse comparable à celle qui me serra le cœur quand je constatai cette absence de deux monnaies qui valaient certainement près de deux mille francs, et qui étaient là, encore hier au soir. Je les avais tenues dans ma main. J'en avais regardé le détail comme à la loupe. J'en avais moi-même indiqué le prix approximatif au Père, et elles avaient disparu. J'eus l'espérance qu'il les avait mises de côté, sur cette indication, pour les expédier à Pise aussitôt, et faire contrôler plus vite leur authenticité, et je courus à sa cellule, au risque de le déranger. Il m'eût été impossible de ne pas vérifier sur-le-champ cette hypothèse. Dom Griffi était occupé, avec un grand pendard de paysan roux, à recouvrer quelque créance, car le paysan tenait à la main un portefeuille de cuir des poches duquel sa main calleuse tirait, avec le plus comique regret, des coupures de cinq et de dix francs. L'abbé vit à ma figure que j'avais une nouvelle importante à lui annoncer: