Moineau
Lascif…
Je suis donc votre confrère en Apollon. Monsieur et cher confrère, adieu…»
Et il sortit sur cette bouffonnerie, débitée avec une voix âcre, qui ne permettait pas de savoir s'il était sérieux ou plaisant, s'il divaguait de bonne foi ou si son affectation de plaisanterie,—et quelle plaisanterie!—cachait une intention de bas persiflage. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte que Mareuil s'abandonna enfin à son fou rire, tandis que je lui demandais:
—«Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Il ressemble vraiment trop à ses livres!… Et pourquoi reçois-tu des drôles pareils?»
—«Pour un drôle,» dit André, «c'en est un. Mais que veux-tu? J'ai pour lui un goût malsain. Il me divertit, et puis chacun a sa marotte en ce bas monde. La mienne, c'est de vouloir lui faire dire merci. Ça t'étonne? Mais je te jure que je suis sérieux. Voilà deux ans que j'y travaille. Il n'y a pas moyen. J'ai fait pour lui vingt-cinq démarches. Je lui ai payé son terme. Je l'ai habillé. Je lui ai envoyé du vin quand il était malade, un médecin, fourni des remèdes… Jamais, tu m'entends, jamais autre chose qu'une insolence comme celle de tout à l'heure. Tu connais notre grand ami d'Altaï et tu sais que sa faiblesse est de cacher son âge. Hé bien! Il a nourri Legrimaudet pendant vingt ans. Devine ce que celui-ci a imaginé l'année dernière? Il écrivit à la mairie de la ville natale du pauvre d'Altaï pour avoir l'acte de naissance de son ancien bienfaiteur. Ci trois ou quatre francs, et il en est à deux sous près. Il s'est procuré des lettres en cuivre découpé, comme les enfants en ont pour leurs jeux, et nous avons été cent dans Paris à recevoir une carte sur laquelle M. Legrimaudet avait imprimé:—2 novembre 1810. Naissance du jeune monsieur d'Altaï.—C'est un rien, mais exquis. Ah! je crois que c'est le scélérat complet, sans crime, entendons-nous! On devrait créer pour lui un titre: Grand Ingrat de France… Et c'est si naturel. Depuis son Hugo, il se croit un célèbre écrivain persécuté… Vrai! Je te jure que c'est un homme!»
Je me souviens que je ne répondis pas un mot à cette sortie de mon camarade. Il professait dès cette époque un dandysme de misanthropie que j'ai encore aujourd'hui beaucoup de peine à comprendre. L'infamie humaine l'égayait d'une gaieté que je jugeais affreuse et qui se conciliait en lui avec les plus rares délicatesses d'amitié. En lisant, depuis, la correspondance de Gustave Flaubert, j'y ai rencontré un sentiment identique, l'aveu d'une féroce allégresse devant la vilenie morale. Y a-t-il là un simple phénomène d'énervement, la souffrance d'une sensibilité froissée, mais qui, ne voulant pas s'avouer froissée, dissimule sa blessure sous une ironie d'une nature spéciale? Est-ce la triste satisfaction d'un pessimisme qui se complaît à vérifier ses doctrines au spectacle de la bassesse où peut descendre cet animal prétentieux qui est l'homme? Ou bien reste-t-il dans certains civilisés, enseveli au fond d'eux-mêmes, un sentiment analogue à ce goût du monstre qui se manifeste dans certains cultes primitifs, goût presque cruel et qui, plus près de nous, explique seul la présence autour des rois de nains difformes comme ceux dont Velasquez a immortalisé la laideur au musée du Prado? Quand je grondais André sur cette disposition d'esprit, que je ne pouvais m'empêcher de trouver un peu avilissante, en lui disant: «Il faut s'indigner,» il me répondait un: «Oui, Prudhomme,» qui me désarmait. Je ne lui reprochai donc pas son Legrimaudet. Je pensai en moi-même que mon paradoxal ami avait une fois de plus bien mal placé sa fantaisie en s'engouant d'un grotesque et d'un misérable, et, malgré la silhouette si caractérisée de ce gueux de lettres, j'aurais sans doute perdu jusqu'à son souvenir, si le hasard ne m'avait mis de nouveau en présence du Grand Ingrat de France, comme disait baroquement Mareuil, dans des circonstances que, cette fois, je ne pouvais pas aussi vite oublier.