—«Toujours,» lui répondis-je. «Vous le connaissez?»
—«C'est un âne,» dit-il simplement. «Voulez-vous que je vous le prouve?»
—«Je l'ai toujours entendu vanter, au contraire, comme un savant très distingué.»
—«Distingué, monsieur, distingué!… Vous allez en juger.»—Et je lui emboîtai le pas, entraîné par une invincible curiosité, tandis qu'il continuait:—«Vous savez, monsieur, quel bruit a fait dans le monde mon Ménage et finances de Victor Hugo. Ah! j'ai vécu là deux ans d'ivresse. Je ne pouvais pas ouvrir un journal sans y lire mon nom.» C'était vrai, mais il oubliait d'ajouter que d'ordinaire ce nom s'accolait de quelque épithète, telle que drôle, cuistre, vermine, abjecte canaille, maître-chanteur, galfâtre et autres aménités. «Monsieur, j'ai une malle pleine de ces articles. Quand je suis seul chez moi, il m'arrive d'en relire quelques-uns. Je peux mesurer ma gloire aux injures de mes envieux. J'ai des lettres, monsieur, des plus hauts personnages. Un grand fonctionnaire du Japon m'a complimenté. L'évêque d'Orléans m'a remercié de mon dernier livre en m'adressant ses dévoués hommages, ce qu'aucun évêque n'avait fait pour aucun laïque… Hé bien! monsieur, je reçois, l'an dernier, une lettre de votre recteur qui me convoque à son cabinet pour affaire me concernant. Je me consulte: «Que peut-il me vouloir? Ce sera pour la croix, sans doute. Avec mes opinions, puis-je l'accepter de la République? Bah! Je la porterai en voyage…» Enfin, je me décide, et je vais à ce rendez-vous. J'arrive dans cette Sorbonne où vous prenez vos cours. On me fait attendre. Les professeurs ne savent pas ce que valent nos heures, à nous autres écrivains. On m'introduit. Savez-vous ce qu'il me dit, votre recteur distingué: «Monsieur Legrimaudet, vous avez demandé un secours au ministère de l'instruction publique comme homme de lettres, avez-vous publié quelques ouvrages?»
—«Qu'avez-vous répondu?» lui dis-je, comme il se taisait; et il épiait dans mes yeux l'éclair d'indignation que devait y allumer cette méconnaissance de son génie.
—«Je me suis levé,» reprit-il, «et je lui ai dit: «Monsieur le recteur, vous ne lisez donc pas les livres de votre bibliothèque? Tous les miens y sont, allez les lire. Ça vous instruira…» Et je suis parti.»
—«Et votre secours?» lui demandai-je.
—«Monsieur, cet ignorant me l'a naturellement fait refuser. Mais j'y suis habitué. C'est l'envie. N'ayez pas de talent, monsieur. Soyez comme votre ami, M. Mareuil. C'est un médiocre, il réussit déjà. Il n'offusque personne. Moi, monsieur, il y a cinq mois, tous mes Mécènes étaient absents. Je n'avais pas un centime. J'ai dû acheter pour deux sous de pommes de terre frites à crédit. C'est dur, quand on est illustre, de faire de si petits crédits…»
Il jeta cette phrase d'un ton si passionné, que je ne pensai pas à en sourire, d'autant que, sous cette incroyable folie d'orgueil, j'apercevais un de ces abîmes de misère devant lesquels tous les dégoûts s'effacent et toutes les moqueries, et, presque étourdiment, je l'interrogeai, en continuant à le suivre. Nous remontions la rue Soufflot, et le Panthéon dressait devant nous son dôme et l'inscription de sa façade que Legrimaudet regardait d'un étrange regard. Je commençais à trouver Mareuil moins inexplicable de s'intéresser à ce réfractaire qui, dans sa pensée, jugeait évidemment que la patrie manquerait à sa mission si, une fois mort, on ne lui réservait pas une place dans ce temple destiné aux grands hommes, et je lui dis:
—«Mais vous êtes donc seul au monde? Vous n'avez pas de famille? Pas un parent? De quel pays êtes-vous?»