—«Vous êtes bien superficiel, monsieur,» répondit-il solennellement; «et de quel pays voulez-vous que je sois, sinon de celui de Bossuet? Monsieur, je suis de Dijon. Mon père était boulanger comme le père du général Drouot. A dix ans, j'étonnais la ville par la précocité de mon intelligence. J'entrai au petit séminaire d'abord, puis au grand. J'ai trop bien prêché, monsieur, j'ai excité la jalousie de l'évêque, et j'ai dû quitter avant la fin. Sans cela, j'aurais le chapeau maintenant… Mais je ne le regrette pas. Je n'aurais pas écrit mon Diderot avec cette verve, si je n'étais pas venu à Paris.»
—«Vous y êtes arrivé aussitôt après votre sortie du séminaire? Il y a longtemps?» l'interrompis-je.
—«Très longtemps,» répliqua-t-il évasivement. «Je fus admis d'abord comme clerc dans une étude d'avoué, grâce à un de mes cousins qui est mort.—Pauvre tête, mais bon cœur!…—Cette cléricature m'a été très utile pour mon Hugo, monsieur. J'ai appris là les affaires et j'ai été tout préparé à mettre au net les comptes du soi-disant poète avec ses éditeurs. J'aurais pu rester dans la basoche. J'y excellais. Mais le talent d'écrire ne pardonne pas. La plume me démangeait. Quand mon père est mort, j'ai eu quinze mille francs; je me suis lancé dans les lettres. J'ai débuté par une Histoire des Grands Hommes. Je cherchais encore ma voie. Puis j'ai attaqué mon Diderot. C'était à l'époque du coup d'État. Je l'ai publié, monsieur. Malgré la politique, il a fait un bruit! C'est alors que l'envie a commencé de s'acharner sur moi. Elle ne m'a plus lâché. On m'a fermé tous les journaux et tous les libraires. Mon parti m'a trahi. On veut me faire taire, monsieur, et on a choisi un moyen sûr: la faim…»
—«Vous n'avez pas pensé à prendre quelque place pour travailler à côté?»
—«Une place? Et mon temps, monsieur? Je n'en ai déjà pas assez pour composer. D'ailleurs, je n'ai pas peur de l'avenir. Ce n'est qu'une question de patience.»
—«Vous avez quelque héritage à recueillir?» repris-je, étonné du ton mystérieux avec lequel ce loqueteux à cheveux blancs parlait de l'avenir. L'avenir, c'était l'hôpital, la table de dissection, et au mieux la fosse commune! Mais un indicible éclair de chimérique espérance éclairait sa physionomie hargneuse. L'infâme cédait la place à l'illuminé.
—«Monsieur,» me dit-il, «coupez-moi de vos cheveux, je vous ferai tirer votre horoscope. Je connais une somnambule qui a prédit son succès à l'empereur Napoléon III. Il est allé la consulter déguisé en jockey. Je le sais. C'est moi qui endormais cette femme en 1855. Je suis un magnétiseur extraordinaire. Elle me donnait le déjeuner et j'y allais de midi à trois heures. Nous nous sommes brouillés à cette époque, parce qu'elle me déconseillait de publier mon Hugo. Elle avait raison, monsieur, pour ma tranquillité. Elle m'a prédit que je mourrai riche et sénateur. Aussi, je peux emprunter sans honte. Tout est noté. Tout sera rendu. Votre ami M. Mareuil a son compte chez moi. Oui, tout, je payerai tout, à un centime près… Sinon,» ajouta-t-il d'une voix sourde, «je renie Dieu, et je meurs damné…»
Nous avions quitté la place du Panthéon et nous arrivions sur le trottoir à l'angle de la rue de la Vieille-Estrapade quand M. Legrimaudet s'arrêta pour proférer cette phrase. Il faut croire qu'il y a dans l'orgueil avoué, avéré, poussé à son paroxysme, une force de fascination, car ce cri, où éclatait de la manière la plus extravagante la confiance indomptable de ce misérable dans sa destinée de gloire, me saisit à cette minute par je ne sais quelle sinistre poésie. Les appels des écoliers en train de jouer dans le préau d'un collège voisin troublaient seuls le silence de ce coin provincial de Paris,—ce Paris où mon compagnon avait su se construire une si étrange demeure d'illusions et d'infamie. Sans doute il éprouvait le besoin de penser tout haut, car, reprenant sa marche et m'entraînant du côté de la rue Tournefort, puis par un lacis de ruelles que je ne connaissais pas, il continuait:
—«Monsieur, il y a cinq mois, à l'époque de cette détresse,—la plus dure que j'aie traversée,—j'ai failli désespérer. J'ai voulu me tuer. J'ai pensé au moyen. Je me serais pendu à la statue du chef des Encyclopédistes, de Voltaire, monsieur, pour déshonorer mon parti. Juste en ce moment j'ai fait un héritage. Une veuve qui avait été ma voisine autrefois m'a donné toute la défroque de son mari. Les marchands d'habits sont des voleurs. Mais de ces hardes j'ai tiré tout de même assez d'argent pour attendre. On réimprime mon Hugo. C'est une affaire superbe, malgré la cabale. Monsieur, je ne suis pourtant pas bien exigeant. Avec cinq cents francs par an je suis riche. Ça vous étonne, parce que vous ne savez pas vivre. Comptons. J'ai une très bonne chambre pour quinze francs par mois, dans un hôtel de la rue de la Clef, tout près d'ici. C'est une maison d'ouvriers. Voilà qui m'est bien égal. On ne m'y connaît que sous le nom de M. Jean. Je me réserve de faire savoir plus tard, quand je serai riche, à quelle habitation un Legrimaudet fut réduit par l'envie de ses contemporains. J'ai une cheminée, qui m'est très utile pour ma cuisine. Voilà pourquoi je conserve cette chambre malgré son grand défaut. Par les temps de neige, comme la fenêtre est en tabatière, et que je ne peux l'ouvrir pour la nettoyer, il fait noir toute la journée; mais c'est quelque chose que de manger chaud, et puis le quartier est rempli de rôtisseurs, à cause des ouvriers. Le matin, monsieur, si vous me voyiez passer quand je vais aux provisions, tenant sous mon bras la boîte en fer-blanc qui me sert à mes emplettes, j'ai l'air de porter un pâté de six francs. Par exemple, il faut savoir acheter, et connaître les adresses et les jours. Ainsi, monsieur, rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel, il y a un traiteur. Le mercredi, c'est le patron qui sert lui-même, et il est généreux,—comme un voleur. Pour sept sous j'ai là une portion qui me dure deux jours. Le samedi, à cause de la paye, la viande rôtie abonde. Mais on doit choisir ses fournisseurs. En allant rue du faubourg Saint-Jacques, un peu haut, à une adresse que je vous donnerai, et si vous avez soin d'arriver avant neuf heures, vous aurez une tranche de bœuf saignant!… Ces matins-là, je déjeune mieux que M. Hugo, malgré ses millions mal gagnés et son avarice. Deux sous de pain, et me voilà lesté pour le travail. A dix heures, si je n'ai pas eu de courses forcées, j'arrive à la Bibliothèque; j'en ai pour jusqu'à quatre heures à lire et à prendre mes notes. Je lis beaucoup. J'ai lu tout Bayle l'année dernière. Il est bien surfait. Vers cinq heures je rentre, et je me fais ma soupe au vin ou mon lait-thé. Ce n'est que du lait et du thé, mais j'aime ce jeu de mots. C'est mon léthé, à moi, puisque je vais dormir. Dans la belle saison, je retourne d'abord à la bibliothèque Sainte-Geneviève. En hiver, je me couche tout de suite à cause du froid. Les nuits sont longues. Je me réveille vers deux heures. Ce quartier est plein de couvents. C'est très commode. On n'a pas besoin de montre. J'allume ma pipe et je fume dans mon lit, sans lumière. Ce sont là mes heures d'inspiration. J'ai trouvé ainsi le plan de mon prochain livre, pour lequel j'avais besoin de ces deux volumes.»
—«Et peut-on en savoir le sujet?» lui demandai-je.