—«Oh!» dit-il, «ce n'est pas cinq années, c'est toute ma vie que j'aurais devant moi, si mon pauvre père était là!… Nous ne sommes pas de Paris, monsieur, vous avez dû vous en apercevoir tout de suite.» Il avait bien des mouvements un peu gauches qui pouvaient passer pour du provincialisme, mais ils s'expliquaient aussi par la timidité de la jeunesse. «J'ai fait mes études,» continua-t-il, «au lycée d'Amiens. Mon père était notaire à Beaucamps-le-Vieux, une bourgade toute voisine d'Aumale et de Tréport. Comment l'idée m'est-elle venue d'être homme de lettres? Je ne pourrais pas vous le dire. Je sais seulement que je l'ai toujours eue depuis ma onzième ou douzième année. Monsieur, mon père était si bon, si intelligent. Il ne s'opposait pas à ma vocation. Il voulait que je vécusse à la campagne, chez nous, voilà tout. Il avait beaucoup d'instruction, beaucoup de culture. Il avait réfléchi beaucoup, et il ne croyait qu'à la littérature locale. J'avais projeté, d'après ses conseils, une suite de romans où j'aurais appliqué à l'histoire de ma province le procédé que M. Zola a employé pour son tableau des diverses classes sociales: suivre une famille Gallo-Romaine à travers les âges. J'avais devant moi des milieux si nouveaux à peindre, je veux dire si renouvelés, car la Science nous permet aujourd'hui de reconstruire le moyen-âge, le seizième siècle et le dix-septième, pour ne citer que trois époques, comme nos aînés ne le pouvaient pas. Et quelle ampleur que celle de ce cadre qui permettait un livre sur les croisades, un sur la guerre de cent ans, un sur l'invasion de l'Italie, puis sur les guerres de la Révolution, celles de l'Empire! Enfin, c'était un travail qui eût représenté la formation, couches par couches, de l'Ame du nord de la France… Ne me croyez pas orgueilleux si je vous parle ainsi. En vous exposant ce projet qui me fut suggéré par mon père, je voulais vous montrer quel conseiller j'ai perdu en le perdant… Ce fut une tragédie bien simple, mais navrante. La fuite d'un banquier d'Aumale et le désastre financier qui en résulta pour tout le pays forcèrent mon pauvre père à vendre son étude précipitamment. Il serait trop long de vous expliquer comment il avait engagé sa signature par excès de bonté. Enfin, nous étions ruinés. Il en mourut de chagrin, et ma mère le suivit bientôt. Il ne fallait plus songer aux longs loisirs que supposait l'exécution du vaste plan caressé dans nos causeries d'autrefois. D'autre part, le séjour de Beaucamps m'était devenu trop pénible. Je réalisai les débris de ce qui avait été une petite fortune de campagne et je me résolus à venir ici. J'avais devant mes yeux l'exemple du d'Arthez de Balzac, l'exemple de Balzac lui-même. Je me suis donné ces cinq ans pour apprendre mon métier de romancier et produire un ouvrage qui me permette de vivre de ma plume en m'ouvrant l'entrée des feuilletons des journaux. Mon calcul est simple: il faut bien qu'ils s'alimentent, ces feuilletons, et il est impossible que les directeurs ne préfèrent pas des romans travaillés aux romans qu'ils publient et qui sont si peu soignés. D'autre part, si j'ai vraiment quelque chose là, je ferai mon œuvre à travers cette besogne, comme nos maîtres.»

Ce petit discours avait été débité sur un ton à la fois énergique et tranquille qui me plut beaucoup. Le projet qu'il m'avait tracé d'une suite de romans sur l'histoire de sa province aurait pu donner prétexte au déploiement d'une prétention extravagante. Un charme de naïveté s'en dégageait au contraire. L'image de ce père intéressé jusqu'à la passion par l'avenir littéraire de son fils et songeant à diriger sa vocation sans la contrarier, me touchait profondément. Le culte dont le fils entourait cette chère mémoire ne me remuait pas moins. Enfin, je trouvais une raison d'estimer le caractère de ce jeune homme aussi haut que je faisais déjà son précoce talent d'écrire dans l'acceptation courageuse du métier. Mais ce courage s'accompagnait-il d'une connaissance exacte des difficultés contre lesquelles il allait se heurter? Et je lui demandai, après l'avoir complimenté sur la sagesse de ce projet:

—«Me permettez-vous, maintenant, comme à votre aîné, de pousser l'indiscrétion plus loin encore? Vous venez d'arriver à Paris, me dites-vous?»

—«J'y suis depuis cinq mois,» répondit-il.

—«Hé bien! en ces cinq mois, combien avez-vous déjà dépensé d'argent?»

—«Cinq cents francs,» fit-il simplement.

—«Cinq cents francs pour cinq mois?» m'écriai-je, «mais c'est impossible.»

—«C'est bien vrai, cependant,» reprit-il avec un sourire où il y avait presque une enfantine gaieté. «Je paie ma chambre quinze francs par mois et trois francs de service. Je mange à la portion dans une petite crèmerie fréquentée par des ouvriers et où mon dîner ne me coûte pas vingt sous. Je prends le repas du matin chez moi avec un peu de charcuterie, du pain, du fromage, et une tasse de café que je me prépare moi-même, je n'en ai pas pour quinze sous. J'ai du linge et des habits pour plusieurs années. Le soir, je travaille à la bibliothèque Sainte-Geneviève et je me lève avec le jour. J'économise ainsi la lumière. Contre le froid, j'ai une petite chaufferette comme les bonnes femmes de chez moi. Or mon budget est établi sur le pied de cent vingt francs par mois. Mille cinq cents francs par an pour ces cinq ans… Je suis donc en avance de ce moment de plus de cent francs.»

—«Mais si par hasard une des valeurs qui composent votre petite réserve diminuait? Si on vous les volait? Dans quelle société les avez-vous déposées?»

—«Dans aucune,» dit-il avec un air avisé. «J'avais l'exemple de mon pauvre père. Je me suis fait fabriquer par le charron de Beaucamps, avant de partir, une ceinture de cuir comme en portaient autrefois les voyageurs, garnie de petites poches tout autour. J'y ai serré mon argent, et je la garde à même la peau, sous mes vêtements.»