—«Et vous avez pu dénicher cette chambre à quinze francs, rue Princesse, si près du faubourg Saint-Germain?» C'était l'adresse qu'il m'avait mise sur la feuille de garde de son manuscrit. Cette rue débouche parallèlement à la rue Bonaparte dans le paquet de vieilles maisons ramassé entre Saint-Sulpice et Saint-Germain-des-Prés. Je me trouvais la connaître, y ayant eu autrefois mon relieur. Si étroite qu'elle soit et peu digne de son nom aristocratique, je ne la voyais pas dans mon souvenir assez misérable pour fournir des logements de cette exiguïté de prix. Juste Dolomieu eut de nouveau son joli sourire de triomphe.

—«Ah!» s'écria-t-il, «ça n'a pas été facile. Je voulais me loger dans le quartier Latin pour être plus près des deux bibliothèques, celle de la Sorbonne et celle de Sainte-Geneviève. Je n'ai rien trouvé. Les logements meublés y sont devenus inabordables depuis que l'institution des bourses de licence a encore multiplié le nombre des étudiants qui peuvent payer leur chambre des quarante, des cinquante francs sans presque s'en apercevoir. Pour trente francs, vous n'avez qu'une soupente, au lieu que ma thébaïde de la rue Princesse est relativement spacieuse, quoique juchée un peu haut. Mais j'ai une échappée de vue sur la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et chaque soir je peux me répéter les vers de Baudelaire:

Et, voisin des clochers, écouter en rêvant

Leurs hymnes solennels emportés par le vent.

«Il m'a déjà porté bonheur, ce petit logis, car j'y ai composé tout le roman que vous avez lu. Trois cents pages en cinq mois. C'est quelque chose. Et puis, ces hôtels de troisième ordre, à Paris, sont pleins de mystères, et maintenant que j'ai achevé la besogne que je m'étais fixée pour cette fin d'année, je vais me mettre en observation. A tout instant je heurte dans l'escalier des femmes élégantes qui sont venues à quelque rendez-vous. Et puis, j'ai pour voisin un vieux monsieur qui m'intrigue!… Imaginez-vous un personnage de Dickens, tout petit, tout blanc, et toujours en habit. Il avait commencé de causer avec moi, mais depuis qu'il sait que je m'occupe de littérature, il m'évite. Il a sans doute peur que je ne le mette dans quelque livre, le pauvre bonhomme! Je n'ai pas besoin de vous dire que j'aurais soin, si je l'utilisais, de le démarquer au point de le rendre méconnaissable. Oui, le pauvre homme! Ah! qu'il est pauvre! Mais il a dû se trouver autrefois dans une meilleure position, et appartenir à une famille mieux qu'aisée. Il possède des bijoux qui ne peuvent être arrivés à quelqu'un comme lui que par héritage. Ainsi, pas plus tard que l'autre semaine, j'entends des voix qui disputaient sur notre carré. J'ouvre ma porte et je le reconnais qui pressait le garçon de lui rendre un petit objet. C'était une bague d'évêque en or, avec une énorme améthyste. Ce garçon l'avait prise au vieillard, et il lui disait: «Et vous, rendez-moi les dix francs que vous me devez depuis un mois, ou je la porte au mont-de-piété,» et le vieux répondait:—«Rendez la bague. Vous savez bien que je n'ai pas touché l'argent que j'attendais. C'est pour dans huit jours, rendez la bague.»—«Mes dix francs, ou plus de bague,» reprenait l'autre, avec une mauvaise figure d'Hercule roux. Si vous aviez vu le désespoir de M. Jean,—c'est le nom de mon voisin,—l'espèce de rage désolée qui crispait sa misérable face, vous auriez fait comme j'ai fait…»

—«Vous avez donné les dix francs au garçon et vous avez remis la bague au pauvre diable.»

—«Naturellement,» dit-il.

—«Et M. Jean vous a immédiatement insulté avec cet accent…» Et je contrefis de mon mieux l'inimitable voix du sire Legrimaudet que je venais de deviner à ces trois signes encore plus inimitables que cette voix: son éternel habit, l'incognito de son prénom et cette bague d'évêque, achetée sur ses économies de meurt-de-faim par un dernier ressouvenir du séminaire.

—«Vous le connaissez donc?» répondit Jules Dolomieu. «En effet, comme je lui disais: «Vous me rendrez cela, mon voisin, quand vous pourrez.»—«Monsieur,» a-t-il repris, «dans une maison comme celle-ci il n'est pas difficile de gagner de l'argent quand on est jeune. Ce garçon en a beaucoup. Vous aussi, sans doute. Ces dames ne sont pas gâtées…» Je n'ai compris qu'après son départ qu'il me soupçonnait de recevoir de l'argent d'une de ces femmes élégantes qui viennent souvent.»

—«C'est lui!» m'écriai-je. «C'est bien lui!… Je reconnais la manière du Maître. De petits yeux vairons, n'est-ce pas? Une bouche affreuse,—et amère? Une jambe qui traîne en marchant, avec un énorme oignon au pied gauche?… Des cheveux d'un gris vert comme ceux des portraits anciens?» Et voyant que Juste répondait par un geste affirmatif à chacune de mes questions. «Il n'y a pas de doute,» fis-je, «c'est M. Jean Legrimaudet.» Quand j'eus prononcé avec une emphase intentionnelle ce nom célèbre dans les fastes de la littérature diffamatoire, je pus lire sur le visage transparent de mon jeune visiteur un dégoût indigné que n'effaça pas même l'anecdote du jouet de cent francs donné au petit garçon malade. Cette indignation, je la lui enviai. Moi aussi je l'avais éprouvée autrefois à ma première rencontre avec le bas pamphlétaire. Dieu! Qu'elle était loin de moi! C'est toujours cette vérité si éloquemment, si mélancoliquement formulée par le philosophe antique: nous mourons humiliés par la vie. Elle ne nous laisse aucun des nobles sentiments qui seuls la rendaient supportable.—Pourquoi la vivre, alors?—Vingt années d'existence parisienne ne permettent plus guère à un homme de lettres qui les a subies qu'un seul étonnement: celui de ne pas rencontrer les pires rancunes de la haine jalouse chez nos compagnons de jeunesse demeurés un peu en arrière, chez nos obligés la calomnie, chez nos cadets la fureur de la précoce envie, et chez nos maîtres les plus chers souvent cette même envie quand les hasards de la vogue nous mettent en concurrence avec eux. Ah! Cette affreuse passion d'envie, cette maladie commune à tous, mais qui semble propre à la gent artiste, tant elle rencontre un terrain approprié dans ces cœurs amoureux de gloire, comment garder en soi la force de s'indigner contre elle, après avoir tant constaté qu'elle ne se connaît pas elle-même? C'est la pire des tristesses, celle-là. Il est rare que l'envieux s'avoue son horrible vice. Le plus souvent il cherche à l'antipathie furieuse qu'il éprouve pour l'objet de sa funeste passion des motifs honorables. Il n'a pas de peine à découvrir les communes faiblesses humaines chez celui qu'il envie. Il les enfle de toute la rage qui le tourmente. Il ne voit plus qu'elles et il en arrive à prendre sa sincérité de haine pour une conviction, sa brutalité pour une franchise, et ses calomnies pour un devoir. Je ne suis pas sûr qu'un Legrimaudet ne s'imagine pas faire œuvre d'honnête homme en insultant avec cette âcreté de bile tant d'écrivains illustres. J'essayai vainement d'expliquer ces raisons de mon indulgence à mon intransigeant interlocuteur. Il avait l'âge des belles révoltes, et moi, je l'avais passé. Quand il m'eut quitté, je me souvins que je ne pus reprendre le travail interrompu de la matinée. J'admirais une fois de plus les étranges rencontres du hasard et l'intensité des antithèses auxquels il semble se complaire. En réunissant ainsi Juste Dolomieu et Jean Legrimaudet sur un même palier d'hôtel borgne, ne semblait-il pas avoir voulu symboliser à mon regard les deux pôles extrêmes de la vie littéraire, l'artiste à l'aurore du talent et de la vie, d'une part, et, de l'autre, le vaincu de la plume à sa dernière étape dans la sinistre déroute de toutes ses espérances? L'un et l'autre m'avaient exposé une même misère de budget, un même effort de lutte contre la destinée, une même résolution de ne pas se rendre. Le jeune homme si fier d'aujourd'hui finirait-il comme le vieillard? Ce vieillard avait-il eu, à vingt-deux ans, lorsqu'il débarquait de Dijon à Paris pour écrire son Histoire des Grands Hommes, quelques-unes des fiertés du jeune romancier? «Quel dommage,» songeai-je, «que Mareuil ne soit plus Mareuil! A quelles méditations nous serions-nous livrés ensemble?»—C'était son mot favori à une époque pour se moquer de Claude Larcher en train d'écrire sa Physiologie de l'Amour, sous cette forme naïvement renouvelée de Brillat et de Balzac!—J'imaginais les sarcasmes auxquels ce rieur d'André se fût abandonné, dans sa verve d'avant l'habit brodé. Puis je me demandais, avec un renouveau de curiosité, à la suite de quelles aventures le Grand Ingrat de France avait déserté son asile de la rue de la Clef. Pour ces grabataires aux abois qui vivent d'une incertaine aumône, la question du gîte est cruellement importante. Un coin où ils soient connus, où ils puissent, au besoin, obtenir un crédit de quelques jours, de quelques semaines, mais c'est le salut, par ces mois d'hiver surtout dont nous ne soupçonnons pas les meurtrières rigueurs, nous tous qui, depuis octobre jusqu'à mai, avons des bûches blanches de cendre dans notre cheminée et le loisir de tisonner en suivant notre rêve. Mais un Legrimaudet, c'est, à Paris, une bête dans son bois. Il lui faut son terrier d'abord, le trou dans lequel se tapir par les nuits glacées où la mort le guette, la hideuse mort au coin d'un quai ou sur le banc d'un boulevard désert. D'ailleurs une affection vraie, la seule de ce douloureux et sinistre cœur, le retenait dans la maison devant laquelle j'avais vu jouer sur le trottoir le petit garçon boiteux. Cet enfant était-il mort, comme Legrimaudet avait paru le craindre lors de sa conversation avec André à la veille du jour de l'an,—de ce jour de l'an déjà si lointain que nous avions fêté, mon ami et moi, avec une gaieté à jamais perdue? Toutes ces questions se posaient devant mon esprit, pêle-mêle, et elles aboutirent, huit jours environ après cette première conversation avec Juste Dolomieu, à une visite rue Princesse qui me secoue encore d'un frisson lorsque j'y songe. Mais l'esquisse que j'ai commencée de ce maudit ne serait pas complète sans le récit de cette nouvelle rencontre et de l'événement qui en résulta.