—«Voyons,» lui dis-je, «vous ne pouvez continuer à boire cette eau froide qui vous fera du mal. Permettez-moi de vous envoyer du lait?»

—«J'en ai plus qu'il ne m'en faut,» répondit-il; «une des femmes m'en monte, depuis que je suis malade, tous les soirs à cinq heures.»

—«Voulez-vous que je vous fasse tenir une couverture, alors?» insistai-je.

—«Non, monsieur, j'étouffe déjà dans mon lit.»

—«Vous ne refuserez pas du moins,» repris-je, «une pièce blanche pour la petite chapelle?»

—«J'ai de l'argent, monsieur,» répliqua-t-il avec une colère croissante. «Le tiroir de ma table de nuit en est plein. Mon éditeur m'a payé d'avance la réédition de mon Hugo la veille où j'ai attrapé ce petit rhume.» Il toussa de nouveau à rendre son âme. «Il me devait bien cela,» continua-t-il; «sur la précédente il m'a assez volé!…»

—«Alors,» lui dis-je, «demain je vous enverrai mon médecin, pour en finir plus vite avec ce bobo?…»

—«Un médecin!» s'écria-t-il. «Non, monsieur, je ne recevrai pas de médecin. Ce sont tous des charlatans. Si j'en désirais un, sachez que Mlle Gransart m'aurait donné le sien, et, si je voulais, elle serait ici elle-même à me soigner… Ce dimanche-ci aura été le premier où je ne sois pas allé déjeuner chez elle à Passy, depuis vingt-cinq ans. Son père m'appréciait, monsieur. C'était un homme de goût, quoique un pédant. Il était conservateur au Louvre. Il m'a été très utile pour mon Diderot. Il ne savait pas écrire, mais c'était un bon rat de bibliothèque. Il est mort à quatre-vingts ans, voici trois mois, d'une chute qu'il a faite en descendant seul de l'omnibus. Je lui disais: «Vous vous écoutez, monsieur Gransart, donnez-vous de l'exercice; marchez comme moi.» C'était un vieil égoïste, il préférait dépenser son argent en voitures au lieu d'économiser pour sa fille qu'il aurait laissée plus riche. Et elle le méritait, monsieur, car c'est une sainte. J'en peux parler. Je la connais, je vous répète, depuis vingt-cinq ans. Vous devinez que je lui ai toujours caché mon adresse. Je ne veux pas qu'elle vienne jamais me voir ici. Elle doit m'avoir attendu ce dimanche dernier et être inquiète. Je suis son meilleur ami. J'y allais tous les jours les premiers temps qui ont suivi la mort de son père. Elle m'a toujours reçu avec une bonté d'ange. Les femmes comprennent le talent malheureux. Elles sont moins envieuses que les hommes.»

Quoique cette dernière petite phrase fût tout à fait Legrimaudesque,—comme disait volontiers André,—le reste du discours relatif à Mlle Gransart révélait des sentiments si extraordinaires chez l'infortuné, que cela seul m'avait donné une envie démesurée de connaître cette vieille fille. L'âge où était mort le père et les vingt-cinq ans de parasitisme avoués par Legrimaudet la classaient dans cette catégorie où se rencontrent les plus intéressants exemplaires des caractères féminins. Devait-elle être en effet une sainte créature pour avoir su dompter ce chien enragé qui mordait toutes les mains par lesquelles il était nourri! Cette curiosité ne m'aurait cependant pas décidé à la démarche que je tentai, aussitôt sorti du bouge de la rue Princesse, si je n'avais jugé urgente l'intervention de cette unique amie du mourant. Car il était bien malade et il fallait, à tout prix, le faire transporter ailleurs, pour tenter de lui adoucir au moins ses derniers jours. J'avais trop vu de quel geste il recevait les offres de service pour renouveler les miennes, et je ne voyais personne qui pût mieux réussir. L'autorité de Mlle Gransart serait-elle plus forte? En tout cas, il était de mon devoir d'essayer. Je saurais sans doute l'adresse de la vieille fille chez le concierge du Louvre. Me voici donc hélant un fiacre devant Saint-Germain-des-Prés, et, tandis que la voiture descendait la longue rue des Saints-Pères, pour gagner la Seine, je me rappelle être tombé dans une mélancolie plus profonde. Le cœur étrange de ce terrible homme s'éclairait pour moi jusque dans son plus intime repli, et c'était justement son geste de refus à mon assistance qui me le faisait apercevoir ainsi tout entier. Oui, l'orgueil l'avait perdu, mais d'abord le plus noble orgueil, celui du littérateur qui se croit élu pour une besogne de gloire. Sous l'influence de cette illusion déraisonnable, de cette fierté folle de son talent,—et qui s'appelle chez un véritable grand homme une sublime constance,—il s'était soustrait au métier. Sans métier, il avait eu faim. Acculé à ce dilemme tragique: mourir ou mendier, il avait mendié, et de tendre la main lui avait déchiré, chaque fois, toute l'âme! Sa littérature avait suivi. Les diverses pièces de cette machine à haine m'apparaissaient jouant les unes sur les autres avec une logique effrayante. Car s'expliquer avec cette précision la genèse du mal, c'est toujours risquer d'aboutir au doute sur la Providence, et quand on est parvenu, après des années de lutte, à retrouver, sous les arides analyses de la science, la foi dans l'interprétation consolante de l'Inconnaissable, on a si peur de la perdre, cette foi et cette espérance, si peur de ne plus prononcer avec la même certitude la seule oraison qui permette de vivre: «Notre Père qui êtes aux cieux…» Qu'il est troublant alors de se rencontrer devant un problème de laideur morale et de douleur physique aussi cruellement posé que celui-là! Il faut croire qu'il y a un sens mystérieux à ce douloureux univers, croire que les angoissantes ténèbres de la vie s'éclaireront un jour, après la mort. Mais comme on est tenté de nouveau par l'horrible nihilisme en présence de certains naufrages d'âme et de destinée! Ces réflexions philosophiques me poursuivirent, plus anxieuses encore, dans le long trajet que j'eus à faire du Louvre où l'on me donna bien l'adresse de Mlle Gransart jusqu'à la rue Boulainvilliers, à Passy, où elle demeurait. A mesure que j'approchais et le long des silencieuses avenues de ce paisible quartier, je voyais se multiplier les petites maisons, isolées dans leur jardinet, asiles de félicité bourgeoise qui contrastaient ironiquement avec l'atroce endroit où agonisait le protégé de la vieille fille; puis je pensais à cette dernière, aux procédés de délicatesse qu'elle avait dû employer vis-à-vis du monstre pour tant l'obliger sans jamais le blesser. Je me demandais quelle image cet esprit innocent se formait du plus venimeux réfractaire de notre âge. J'allais bientôt être renseigné, car j'approchais du numéro désigné par le concierge du Louvre. Le fiacre s'arrêta. Ce n'était pas tout à fait le petit hôtel avec sa marge de gazon tel que ceux dont je venais de comparer l'élégance confortable à l'infâme gîte de Legrimaudet,—mais une maison plus modeste, à quatre étages, de celles qui supposent chez leurs locataires la sécurité de six, de sept, de dix, de douze mille francs de rente au plus. Le portier, tailleur de son état, comme l'indiquait une petite affiche écrite à la main, travaillait, quand je frappai au carreau de la loge, au raccommodage d'une redingote qui appartenait sans doute à quelque autre ami plus aisé de la vieille fille. Au ton avec lequel il prononça son nom pour répondre à ma question: «Mlle Gransart est-elle chez elle?…» je voulus reconnaître la preuve d'un respect infini, presque d'une vénération:

—«Mlle Gransart est sortie,» me dit-il, «et comme c'est le jour où Mademoiselle va chez son frère, aux Batignolles, elle ne rentrera pas avant dix heures…»