—«Et elle n'a laissé personne à la maison?»

—«Non, monsieur. Mlle Annette accompagne toujours Mademoiselle, quand Mademoiselle dîne dehors…»

—«Voulez-vous me donner de quoi lui écrire un mot?» demandai-je, tant j'étais persuadé de la gravité des circonstances et que la bienfaitrice du malade devait être prévenue aussitôt. Ce ne fut donc pas un mot, ce fut une vraie lettre que je griffonnai ainsi, sur les deux feuilles de papier écolier que le portier-tailleur finit par découvrir dans ses placards, tout en grommelant: «Si ma femme était là! Elle sait où sont les affaires du petit. Mais elle est allée justement le prendre à sa classe…» Dans cette lettre, j'expliquais à Mlle Gransart la situation de M. Legrimaudet, dont je lui donnais l'adresse, sans révéler, bien entendu, la variété d'hôtel garni qu'habitait le misérable. Je lui disais, en termes qui durent être émus, car je l'étais moi-même au plus haut degré, qu'elle seule pouvait avoir assez d'influence sur le malade pour le décider à un transfert dans quelque maison de santé. Je lui indiquais, en outre, mon adresse à moi et celle des deux ou trois hospices payants et décents que je connaissais. Enfin, je mettais mes modestes ressources à la disposition de cette bonne œuvre. Hélas! je ne rapporte tous ces détails que pour arriver à un aveu qui n'est guère en rapport avec la chaleur de cette missive. Mais je tiens à le faire, quand ce ne serait que pour caractériser la sorte de charité dont ce pauvre Legrimaudet avait toujours vécu. Ah! Cette charité parisienne qu'aucune croyance ne soutient et qui n'est qu'un mouvement de la chair et du sang, comme elle a tôt fait de s'interrompre quand l'objet de notre émotion n'est plus sous nos yeux! Quoi d'étonnant si la sensibilité suraiguë des pauvres a tôt fait, elle aussi, de mesurer le peu de profondeur de cette pitié dont nous sommes si honteusement fiers? Ils discernent ce qu'il entre d'égoïste hypocrisie dans nos attendrissements superficiels et momentanés, et ils sont ingrats parce qu'ils sont perspicaces, avec une dureté qui ne prouve sans doute pas la noblesse de leur cœur, et que cependant nous méritons. Je devais dîner en ville et aller au théâtre le soir de cette après-midi, employée du moins utilement. Je m'absorbai si bien dans cette double distraction, que l'image de M. Legrimaudet s'effaça presque de ma pensée, et le lendemain j'oubliai d'aller demander de ses nouvelles. Le surlendemain de même, en proie à ces inutiles et multiples occupations auxquelles les meilleurs de nous sacrifient sans cesse le soin de ce que les moralistes chrétiens appellent si justement le Salut, ce travail sérieux et continu sur notre être intime. Bref, j'avais laissé passer quatre fois vingt-quatre heures, sans plus m'inquiéter du malade de l'hôtel Cordabœuf. Aussi fus-je saisi d'une espèce de honte bien voisine du remords quand, revenant du théâtre encore dans la nuit de ce quatrième jour, je trouvai parmi mon courrier la lettre suivante, que je transcris sans en changer une syllabe, car certains compliments immérités sont quelquefois la plus dure des satires, et, d'autre part, ce petit document peut servir à montrer combien le vieux proverbe a raison qui dit que toute chose est pure pour les purs.

«Passy, 25 mai.

«Monsieur,

«Vous avez montré un si touchant intérêt à ce digne et malheureux M. Legrimaudet, que je m'excuse de n'avoir pas renseigné plus tôt votre sollicitude sur ce cher ami, que nous avons eu, hélas! la douleur de perdre hier, à la maison des Frères Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot, où je l'avais fait transporter l'avant-veille, d'après vos bonnes indications. La misère et l'injustice avaient depuis longtemps miné cette nature qui cachait sous des dehors parfois irrités une touchante fidélité à ses anciennes amitiés, et une foi profonde. Aussi Dieu a-t-il fait à notre ami la grâce de conserver sa connaissance et de mourir en bon et fervent chrétien. Je crois correspondre à vos désirs en vous prévenant que le service funèbre sera célébré à l'église Saint-François-Xavier, demain matin à neuf heures. Le corps sera transporté ensuite au cimetière Montparnasse.

«Recevez, monsieur, mes compliments empressés,

«Éveline Gransart.

«P.-S.—J'oubliais de vous remercier de votre offre généreuse dont M. Legrimaudet aurait été certainement si touché. Je me réservais de la lui communiquer aussitôt qu'il pourrait supporter une émotion.»

Je me souviens. Je demeurai longtemps à lire et relire cette lettre, au lieu de me mettre au lit. N'évoquait-elle pas pour moi tout un drame comme la vie seule en compose, avec des personnages venus de toutes les provinces du monde des âmes? Mareuil et sa paradoxale gouaillerie, Juste Dolomieu et sa ferveur de brave artiste jeune, le petit Henri et son enfantine férocité, m'apparaissaient tour à tour, puis les pensionnaires de l'honorable Cordabœuf, enfin la noble inconnue à la charité véritable de laquelle Jean Legrimaudet avait dû de ne pas réaliser le funeste projet de son blasphème final. Et moi-même, avec mon indifférence tour à tour attristée et distraite, un bon mouvement m'avait fait contribuer à cette rédemption de la dernière heure, puisque Mlle Gransart n'avait été prévenue que par moi de la maladie de son protégé. Allons, je réparerai du moins mon oubli de ces quatre jours en me levant de bonne heure le lendemain et en assistant au convoi du malheureux. D'ailleurs, n'y aurais-je pas assisté, même sans cette idée d'un devoir à remplir, rien que pour voir de près la mystérieuse vieille fille qui avait trouvé dans son cœur de quoi plaindre et aimer un Legrimaudet? Dès ce lendemain donc, j'étais à l'église, accompagné de Juste Dolomieu que j'avais envoyé chercher par mon domestique avec un mot, pour qu'il y eût du moins deux hommes de lettres à l'enterrement de cet écrivain qui s'en allait dans une telle misère. Je dois dire que mon jeune ami s'était prêté de bonne grâce, et malgré ses répugnances vis-à-vis du pamphlétaire, à cette corvée d'humanité. Nous étions donc là, debout, les bras croisés, à suivre dans une des chapelles de cette église, la plus laide, certes, de ce Paris où il en est de si laides, l'office des morts dépêché par un prêtre pressé, devant le triste cercueil. Il y avait à quelques pas de nous, agenouillées, deux femmes, dont l'une était visiblement la servante de l'autre, et cette autre, tout en noir, montrait en priant un visage doux et mortifié, d'une piété si sincère que sa laideur un peu commune en était transfigurée. Les yeux bleus de Mlle Gransart étaient si frais, si tendrement frais et purs, ils révélaient une telle candeur d'innocence, qu'une femme ne pouvait plus être laide avec ces prunelles-là. Mais, faut-il l'avouer? c'était Mlle Gransart que j'étais venu regarder, et je n'avais d'attention que pour un cinquième personnage qui occupait une chaise à côté d'elle: un homme d'environ quarante ans, la face rasée, la joue fleurie, l'œil autoritaire, la bouche importante, un homme considérable enfin, bien en point, avec des épaules d'athlète moulées dans une redingote d'un drap solide, la vraie redingote classique du propriétaire. Sa large main gantée de noir tenait un petit paroissien, sans doute celui d'une des femmes de sa maison,—ou de ses maisons,—car j'avais reconnu Cordabœuf au geste tout à la fois réservé, recueilli et protecteur qu'il avait fait à Juste Dolomieu, son locataire. Nous étions debout, comme je l'ai dit, ce dernier et moi, les bras croisés, qui gardions une attitude, respectueuse mais peu édifiante, de libres penseurs égarés dans une église. Cordabœuf, lui, ne perdait pas une ligne des prières qu'il lisait dans le paroissien, et il suivait avec une ponctualité irréprochable les moindres mouvements de sa voisine. Mlle Gransart s'agenouillait, il s'agenouillait. Elle se signait, il se signait. Elle baissait la tête, il baissait la tête, montrant entre son col très blanc et la racine de son épaisse chevelure une nuque de boucher, rouge et puissante. L'ironie, cette fois, dépassait la mesure. Il était écrit pourtant que M. Legrimaudet s'acheminerait vers son dernier gîte dans une ironie encore plus étrange, car, la messe une fois dite, et quand Mlle Gransart, après avoir suivi le cercueil la première, se fut retournée vers nous pour nous saluer d'une légère inclinaison de tête, je pus voir Cordabœuf arrondir son bras et l'offrir à la sainte fille qui accepta cet appui pour gagner sa voiture où elle monta, suivie de sa bonne. Le corbillard de la dernière classe s'ébranlait, escorté de ce fiacre, et comme nous nous préparions, Juste et moi, à prendre notre voiture à notre tour, afin d'accompagner aussi le convoi, l'étonnant personnage s'avança vers nous:

—«Vous allez jusque là-bas, messieurs?» nous dit-il; «je regrette de ne pouvoir en faire autant! Vous savez, les affaires… Ce n'est pas pour me plaindre, car cette bonne demoiselle a tout payé, mais c'est ça qui a fait mourir le vieux, tout de même, de quitter sa chambre… Il était si tranquille chez nous, et gai, et boute-en-train! Les femmes l'aimaient bien… Tous les matins en descendant il avait toujours à nous pousser quelque petite blague…»


Telle fut l'oraison funèbre de M. Jean Legrimaudet venu de Dijon pour rivaliser avec la gloire de Bossuet, auteur de plusieurs volumes, à qui la somnambule avait prédit qu'il mourrait millionnaire, sénateur, officier de la Légion d'honneur et célèbre, et qui l'avait cru.—Pauvre monstre!

Paris, décembre 1889.—Palerme, janvier 1891.

III
Maurice Olivier