Et aussitôt le faisceau du groupe se rompit et la fête recommença, les musiciens ayant repris leurs chansons, et les causeurs leur entretien. Des calèches arrivaient, amenant des retardataires qu'un coup de cloche annonçait. D'autres s'avançaient jusqu'au pied du perron et emportaient ceux qui, venus plus tôt, s'en allaient plus tôt. C'étaient alors des adieux qui révélaient toute la furie de divertissement propre à cette gaie Florence.—«Vous verra-t-on à la casa Radesky ce soir?—Oui, vers dix heures. Je dîne chez lady Ardrahan, et puis j'ai accepté chez Mme Chiaravalle. J'irai dans l'intervalle.—Voulez-vous que je vous enlève jusqu'aux Cascines?—Jetez-moi en route chez la baronne de Nürnberg.»

—«Et dire que c'est ainsi tous les jours,» faisait Bonnivet après avoir pris place dans le duc de sir Arthur Strabane. Ce dernier conduisait lui-même ses magnifiques chevaux noirs qui steppaient le long de la route déjà bordée de rosiers et de champs d'iris, blancs ou violets. «Oui,» continuait le marquis, «cette vie de Florence est un carnaval perpétuel. Je ne comprends pas que nous ne mourions pas tous de fatigue.»

—«Et moi qui passerai peut-être la saison à Londres,» fit l'Anglais. «Mais, nous autres, nous sommes entraînés à cela. Un de nos voyageurs disait qu'il se sentait moins fatigué après avoir traversé le désert, qu'après avoir vécu à Londres juin, juillet et août… Dites donc,» ajouta-t-il après un silence, «avez-vous remarqué les aparté de Mme de Nançay et de Vitale?…»

—«Il est bien joli garçon,» répondit le marquis. «Avez-vous un cigare?»

—«Prenez l'étui dans ma poche à droite,» fit Strabane.

Il venait, en effet, comme violemment contrarié par la phrase de son compagnon, de donner un coup de fouet un peu vif à ses chevaux, et ses deux mains s'occupaient à les retenir. Il continua cependant:

—«Il y a dans le compartiment d'en haut des allumettes qui brûlent dans le vent et sans odeur. C'est une nouvelle invention de Londres… Est-ce que vous trouvez le prince vraiment aussi joli garçon que cela?…»

II

Le dernier des invités était parti, justement ce prince Vitale, par l'éloge duquel le marquis de Bonnivet s'amusait d'ordinaire à piquer Strabane. Mme de Nançay restait seule dans le petit salon où elle recevait ses intimes,—petit?… Pour une villa italienne, car le plafond étalait son ciel de fresque à huit mètres au moins du tapis, et toutes sortes de meubles anciens s'y groupaient à l'aise, révélant l'extravagance du grand seigneur russe qui avait précédé la nouvelle locataire. Elle avait modifié la physionomie de cette pièce par des étoffes jetées un peu partout, par la profusion de menus bibelots apportés avec elle, par la dispersion de-ci de-là de photographies dans des cadres modernes, par l'installation, dans un coin, d'une bibliothèque basse, où s'entremêlaient à côté de reliures précieuses les cartonnages estampillés des romans empruntés au cabinet de lecture de Vieusseux. Sur les murs étaient appendus en grand nombre des tableaux attribués à des maîtres illustres et achetés par Wérékiew avec une telle absence de discernement que des œuvres excellentes s'y déshonoraient à côté de honteuses enluminures. Parmi ces toiles, auxquelles le temps ou une savante préparation avait donné une patine passée et vieillie, un portrait surprenait par le tapage de ses couleurs fraîches. C'était celui de Mme de Nançay, exécuté par Mirant, le maître français alors à la mode. Elle y était représentée en grande toilette, et de dos, tournant la tête de manière à montrer son joli profil, légèrement menu et busqué.—Lucie de Nançay aimait cette peinture qui lui rappelait la toute jeune femme qu'elle n'était déjà plus, et, ce soir, elle la regardait, couchée sur un divan dans l'ombre grandissante. Elle se plaisait toujours à ces longues immobilités silencieuses dans le crépuscule, et ne sonnait pour avoir de la lumière qu'à la dernière minute. L'enivrement de la gaieté physique déployée toute la journée se résolvait en une fatigue alanguie qui la faisait rêver—indéfiniment.

Elle se revoyait dans ce portrait… Elle n'avait pas vingt ans alors. C'était presque au lendemain de son mariage avec M. de Nançay, un grand et beau jeune homme qu'elle avait épousé quoiqu'il fût beaucoup moins riche qu'elle; un peu pour sa belle mine et aussi parce qu'il portait un nom ancien. Elle-même n'était qu'une demoiselle Olivier, et ce mariage la faisait la petite-cousine par exemple de Mme de Tillières, l'amie intime de la comtesse de Caudale. On s'était étonné du consentement donné par la famille de Nançay à cette union, parce qu'on ignorait le terrible secret, que la mère du jeune homme savait, elle, trop bien. Ce malheureux n'avait pas toute sa raison. Ce hardi cavalier, aux manières toujours un peu brusques, était hanté par une idée fixe. Il savait que la manie du suicide s'était rencontrée chez quelques membres de sa famille maternelle. Il en avait peur, et, quand cette pensée devenait trop forte, il buvait pour l'abolir. Son ivresse aboutissait à des accès de colère furieuse, durant lesquels il ne se possédait plus et menaçait de mort quiconque lui résistait. Maintenant encore, Lucie éprouvait un frisson de terreur à se rappeler la première des affreuses scènes où elle avait dû affronter ce tragique maniaque. C'était précisément au retour d'une des séances durant lesquelles elle posait pour ce portrait. Il lui avait serré le bras avec une force si brutale qu'elle en avait porté la marque pendant quinze jours, et, depuis lors, les scènes s'étaient succédé sans interruption, elle, malade de frayeur, et lui, la menaçant de la tuer si elle parlait à qui que ce fût de ces accès d'égarement. Elle l'avait cru, tant son regard était féroce, et des mois et des mois elle avait vécu dans cette épouvante, maltraitée jusqu'aux coups par cet homme auquel elle se trouvait liée, pensant au suicide elle-même tour à tour et à une retraite dans un couvent. Les pires expédients lui semblaient faciles qui l'auraient arrachée à cet enfer. Puis, tout d'un coup, elle s'était trouvée libre, sans avoir même osé le désirer. On rapportait Victor de Nançay sans connaissance. Son cheval l'avait jeté par terre dans une promenade. Il mourait quelques heures plus tard. Elle avait pourtant fondu en larmes. Était-ce de joie, était-ce d'épouvante?… Elle n'en savait rien… Mais ce qu'elle savait, c'est qu'elle était libre!