«Dove l'Onesta pose la sua fronte.»

Les quatre hommes avaient Lucie dans leur cœur, et pour chacun elle était une chose différente: pour Bonnivet un objet d'intrigue, pour le prince Vitale un charme de plaisir, pour Maurice un tendre rêve, pour sir John, hélas! un sombre cauchemar.

IV

A huit heures, le domestique de Strabane eut de la peine à éveiller son maître de ce dur sommeil. Sir John en sortit, comme toujours, les nerfs plus malades, avec une lourdeur de tête que ne put dissiper l'eau froide dont il s'inondait chaque matin. Pour s'éveiller tout à fait, il but un large bol d'un café très fort et très noir qui exaspéra encore son énervement. Il y avait des journées où ce malaise était si intense qu'il songeait au suicide. Tout en montant à cheval et gagnant le lieu de rendez-vous fixé par son ami, les petits faits de la veille qui avaient déterminé sa crise de jalousie lui revenaient aussi présents. Il eut de nouveau cette angoisse au cœur, insupportable, dont il avait tenté de se débarrasser avec l'opium. Seulement auprès du marquis et lorsque leurs chevaux galopèrent dans la grande allée des Cascines, il goûta quelque répit, grâce à la hâte de la course et au coup de fouet du grand air.

Il faisait une de ces claires matinées du premier printemps, qui sont réellement divines à Florence. Comme une poussière verte saupoudrait toutes les branches des arbres. La ligne des collines à gauche courait sur un ciel d'un azur tout ensemble profond et léger, une brise fraîche et chaude à la fois frissonnait dans l'atmosphère, et c'était le long de l'allée principale un défilé de cavaliers et de voitures sur lequel Bonnivet lançait une remarque, puis une autre. Il était en veine de misanthropie, et chacune de ses observations augmentait l'étrange malaise dont sir John était tour à tour repris et quitté. On eût dit que le marquis se faisait un jeu de faire revenir toutes les pensées de son compagnon sur ce fatal chemin de la défiance où il s'ensanglantait si aisément le cœur.

—«Bon, voici la comtesse Nina qui galope avec le prince André. Il paraît que les actions de ce pauvre Peppe ont baissé…—Emilia est bien jolie ce matin, à quarante ans passés et après tant de campagnes! Comme votre cousin lord Randolph Ramsey était amoureux d'elle! Il a été heureux et elle fidèle six semaines. Un long bail pour cette inconstante!…—Votre ami James vous salue. Il aura trouvé le moyen de ne pas réussir auprès de Natacha… Vous pouvez lui dire qu'il est le seul…»

Qu'étaient-ce que tous ces discours et d'autres semblables, sinon la menue monnaie des propos débités chaque soir dans cinquante salons de Florence,—propos dont les uns étaient des médisances, les autres des calomnies? Mais sir John se trouvait dans une humeur à sentir la vie avec amertume, et tout en poussant son cheval comme pour fuir son compagnon, il se sentait saisi d'un farouche désir de s'en aller au loin, oui, très au loin, pour n'avoir plus rien de commun avec cette société de mensonge, dont Lucie de Nançay faisait partie. Et puis, comment savoir si quelques-uns de ces promeneurs des Cascines n'échangeaient pas, eux aussi, sur lui et sur elle, des phrases toutes semblables:—«Pauvre Strabane!… La petite de Nançay se moque-t-elle assez de lui!…» Non, il ne serait pas le jouet d'une coquette, d'une de ces femmes au cœur altéré de perfidie, qui se réjouissent de décevoir un homme sincère, comme le joueur d'échecs qui gagne une partie se réjouit d'un mat habilement donné. Dévoré de mélancolie, il écoutait à peine Bonnivet, lorsque celui-ci, consultant sa montre, le fit pourtant s'arrêter en lui criant:

—«Il faut retourner, mon cher, j'ai tout juste le temps d'être exact à mon rendez-vous avec votre flirt…»

Rien n'irritait davantage sir John que cette appellation légère donnée à celle dont il voulait faire sa femme.

—«Mme de Nançay vous attend?» demanda-t-il.