—«Je ne vous ai pas conté sa nouvelle folie?» fit le marquis, naïvement.
—«Non,» répondit sir John, avec un battement de cœur.
—«Imaginez-vous qu'elle fait des armes chez Heurtebise et qu'elle commence aujourd'hui. Venez-y donc, cela nous amusera toujours une heure.»
—«Allons,» fit sir John en brusquant son cheval pour le faire tourner. Et trois quarts d'heure plus tard, ayant confié leurs bêtes, le marquis à l'homme du manège où la sienne était en pension, sir John au domestique dont il était suivi, les deux compagnons entraient dans la maison où Bonnivet avait fait une si courte et si souriante apparition la veille.
La pièce du rez-de-chaussée qui donnait sur la rue présentait l'aspect habituel des salles d'armes. Des fleurets étaient appendus le long du mur, chacun à son clou. Il y avait aussi là des gants, des savates, des masques et des plastrons. Deux planches longues marquaient la place où les élèves prenaient leur leçon. Mais cette vaste pièce était toute vide. Elle se terminait par une porte vitrée du côté de laquelle arrivaient des bruits d'appels de pieds, des froissements de fleurets, et les mots: «engagez…, dégagez…, parez quarte…, parez sixte…, la pointe plus haute…, fendez-vous…» Des éclats de rire s'entremêlaient à ce jargon d'escrime. Sir John Strabane reconnut le rire de Lucie et la voix du prince Vitale.
La première porte, en s'entr'ouvrant, avait fait résonner un timbre. La porte vitrée s'ouvrit comme en réponse, donnant passage à Michel Heurtebise lui-même, un grand diable d'homme tout en jambes, avec un visage osseux, que terminait une impériale tournée de côté, comme si elle fût elle-même allée à la parade. Il n'y avait dans cet étrange corps que juste ce qu'il fallait pour l'exercice de sa noble profession: de longues jambes pour mieux se fendre, de longs bras pour mieux filer un dégagé, et de torse presque rien, de quoi éviter le coup de bouton. C'était le marquis de Bonnivet qui le protégeait à Florence où l'ancien prévôt de régiment s'était installé, depuis l'évacuation de Rome par nos troupes.
—«Mme la comtesse est là,» dit le maître d'armes aussitôt qu'il eut salué ses visiteurs, «elle prend sa leçon dans la salle réservée avec M. le prince Vitale. Ah! Elle ira bien, si elle travaille… Elle avait déjà pris leçon du vivant de M. le comte, à ce qu'elle m'a dit… Elle n'a rien désappris… Mais voyez…»
Sir John et le marquis entraient en effet dans la seconde pièce, plus petite que l'autre, et ils s'arrêtèrent quelques minutes à regarder un spectacle d'une grâce singulière. Lucie était là, vêtue d'une de ces robes en flanelle blanche, à large col, que les Anglaises adoptent pour jouer au tennis. Ses pieds fins étaient chaussés de minces souliers de cuir jaune, dont la couleur contrastait joliment avec ce que l'on voyait de la soie noire de ses bas. Son chapeau, sa voilette, son ombrelle à gros pommeau, un cache-poussière en étoffe grise étaient posés sur une chaise. Quelques-unes des mèches de ses beaux cheveux blonds étaient défaites et remuaient autour de son masque sous lequel on devinait son joli visage, animé d'une joie enfantine. Ses yeux brillaient, ses dents blanches luisaient à travers le treillis de fil de fer, et l'on voyait qu'un peu de rose teintait ses joues, d'ordinaire trop pâles. La souplesse aisée de ses gestes, tandis que son bras droit allait et venait, armé du fleuret, laissait deviner, sous sa toilette, un corps jeune et leste, d'une vigueur de muscles qu'on n'eût pas attendue de cette femme à la taille presque trop menue, aux poignets si frêles. En face d'elle, le prince Vitale, le visage masqué aussi, le torse pris dans une veste à plastron de peau blanche, bien assis sur ses jambes, la main gauche relevée pour faire balancier, s'acquittait avec une adresse accomplie de ses fonctions de professeur improvisé.
—«Bonjour, vous autres,» fit Lucie en continuant de raccourcir et de tendre le bras pour parer et riposter; «le temps de finir la reprise, et je suis à vous.»
Les deux arrivants s'assirent et la leçon continua. Le marquis de Bonnivet donnait à son visage cet air à la fois railleur et indulgent, avec lequel un frère aîné accueille les innocentes folies de sa sœur, toujours traitée en enfant gâtée.