—«De quel droit sir John se permet-il de me juger,» pensait-elle, «et de me le dire? Oui, de quel droit? Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal, et, quand je l'aurais fait, est-ce qu'il est mon mari, ou mon fiancé?…»
L'évidence de ce raisonnement ne prévalait pas contre une colère insupportable, celle de subir une dépréciation dans l'esprit du jeune Anglais. Une des places invisibles de son amour-propre s'était mise à saigner.
—«Mais est-ce que je l'aime,» se demanda subitement Lucie, «qu'une opinion de lui ait le pouvoir de me jeter dans un tel état?»
Elle s'étudia tout de suite avec le mélange d'angoisse et d'espérance qu'elle apportait à cette sorte d'examen. Elle le renouvelait souvent, et paralysait ainsi son cœur, sans même s'en douter, par l'effort des réflexions qu'elle faisait sur elle-même. Elle se regardait dans le fond de l'âme, et chaque fois elle constatait les insuffisances d'un sentiment qui, pour grandir, eût dû s'ignorer et se développer dans le mystère. Puis elle se disait: «Non, ce n'est pas cela,» et elle recommençait, comme ce matin où, dans sa voiture maintenant lancée sur la route, parmi les haies de roses, elle se demandait:—«Voyons, est-ce que j'aimerais sir John?»
Elle s'abandonnait au bercement des roues, les yeux fermés à demi pour mieux ramener sa pensée sur elle-même:
—«Quel est le signe le plus certain de l'amour?» se disait-elle. «Que la présence de ce qu'on aime soit indispensable au bonheur… Mais la présence de sir John ne me manquait pas ce matin… Je faisais des armes avec Vitale, sans plus penser que l'autre existât… Non, je ne l'aime pas.»
Et tout de suite elle se posa la question, qui, dans la tête d'une femme, accompagne inévitablement ce genre d'enquête:
—«Et lui, m'aime-t-il? Comme ses yeux s'allument quand il me regarde! Mais, chez les hommes, le désir et la jalousie produisent des effets pareils à ceux de l'amour.»
Involontairement elle se rappela, en pensant aux yeux de sir John, les yeux de son mari, lorsqu'il se préparait à lui faire une de ces tragiques scènes dont elle avait failli mourir. Elle eut un petit frisson de peur:
—«C'est assez d'une fois. Je ne serai jamais lady Strabane,» conclut-elle à la porte de sa villa. Elle descendit pour marcher un peu avant de rentrer. Il était midi. Le vert jardin dormait sous le soleil qui faisait étinceler le marbre des statues et qui avivait les couleurs sur la façade peinte de la maison. Mme de Nançay s'engagea sous un massif qui conduisait à une allée de lilas. Ces arbustes n'étaient pas encore en pleine floraison. Çà et là, une grappe plus ouverte que les autres commençait de s'épanouir. Lucie cueillit quelques branches et les respira, tout en regardant l'azur lumineux du ciel. L'émotion désagréable que la tyrannique sortie de sir John lui avait infligée s'en allait, lui laissant seulement le souvenir de ne pas s'être ennuyée ce matin-ci. Le parfum des fleurs était si doux qu'un attendrissement s'empara d'elle qui changea la nuance de ses réflexions:—«Malgré tout, comme il est sincère!» En disant ces mots, elle songeait à l'Anglais.—«Il m'aime vraiment… Viendra-t-il aujourd'hui s'excuser de son algarade?» Elle regarda sa montre, et, comme une pensionnaire, elle battit des mains:—«S'il vient avant deux heures et demie, c'est un signe qu'il m'aime, et je serai très douce. S'il vient après, je serai très mauvaise…» Et, toute souriante de ce pacte enfantinement conclu avec sa propre coquetterie, elle rentra dans la villa, où Maurice et Mme Olivier l'attendaient pour le déjeuner.