Le repas se passa, comme tous les autres, à gronder Maurice de ce qu'il ne mangeait pas, à rendre compte de son équipée matinale, à plaisanter le pauvre cousin sur ses mines effarouchées quand il s'agissait de quelque excentricité un peu trop forte, à questionner Mme Olivier sur les nouvelles données par les journaux français. Puis Maurice sortit, la tante remonta dans sa chambre, où elle se tenait, au coin de la fenêtre, des journées entières, à faire des ouvrages infiniment compliqués et dont elle préparait la surprise à sa nièce,—mais une véritable surprise et qu'elle avait l'art de dissimuler jusqu'à la dernière heure. Mme de Nançay, sous le prétexte d'écrire quelques-unes de ses innombrables lettres en retard, se retira dans son petit salon. Là, elle commença de fumer ses cigarettes en regardant l'aiguille de la petite pendule de voyage à parois de cristal, posée entre un cendrier japonais, un roman français à demi coupé et les deux portraits d'elle qui lui déplaisaient le moins. Elle avait pris au sérieux son engagement du jardin et elle calculait la fuite du temps le plus gravement du monde: «deux heures;—deux heures cinq;—deux heures dix…» Par une instinctive rouerie, elle avait revêtu, au lieu de sa toilette masculine du matin, une sorte de robe faite pour la chambre, toute en dentelle blanche sur un fond d'un rose mort, avec une ceinture et des nœuds de la même couleur, qui découvrait son bras jusqu'au coude, et ce bras joli et ferme révélait la solide organisation physique de cet être d'apparence menue, si réellement robuste et si capable de se dominer… «Deux heures dix-huit…, deux heures vingt…» L'aiguille allait marquer la demie, lorsqu'un coup de sonnette retentit, et le domestique vint demander si Madame voulait recevoir sir John Strabane. La jeune femme eut un petit sourire de triomphe en répondant: «Certainement,» et un sourire de câlinerie lorsque Strabane entra, ayant lui-même sur le visage et dans les yeux cet air de résolution prise que même les moins calculatrices aiment tant à changer en un air d'obéissance heureuse.

—«C'est gentil, très gentil à vous,» dit-elle, «de ne pas bouder et de m'apporter vos excuses tout de suite. Voyons,» ajouta-t-elle en se redressant parmi ses coussins et montrant un siège du bout d'un crochet qu'elle venait de prendre dans son panier à ouvrage avec une pelote de laine brune, «asseyez-vous là; ne dites rien, ce n'est pas la peine… Vous m'avez trouvée fast une fois de plus, n'est-il pas vrai? Vous me l'avez laissé voir et vous en avez des remords… Je vous tiens quitte de toute pénitence… Allez en paix, mais ne péchez plus,» ajouta-t-elle en menaçant le jeune homme du bout de son crochet, coquettement.

—«Vous vous trompez, madame,» répondit sir John d'un ton grave et qui contrastait avec la légèreté d'accent adoptée par Lucie. «Je ne viens pas vous faire d'excuses. Je n'ai le sentiment d'aucune espèce de faute commise envers vous.»

—«Fort bien,» répondit Lucie en posant son crochet et allumant une nouvelle cigarette, avec une physionomie mutine, «vous venez me faire une seconde scène.—Une scène ou des excuses, c'est la seule alternative offerte à un homme qui s'est mis dans son tort… Je vous écoute…»

—«Les Parisiennes ont beaucoup d'esprit,» articula sir John lentement.

Il se rappelait ce qu'il s'était dit avec sa décision enfin reconquise: «Il faut en finir. Ou bien elle m'aime, ou bien elle ne m'aime pas. C'est une chose à savoir une fois pour toutes.» Le rire de Lucie l'énervait au delà de toute expression. Il lui semblait que la jeune femme eût dû comprendre la crise de jalousie presque tragique dont il avait été la victime. L'antithèse était insoutenable pour lui entre le sérieux de sa douleur et le joli accent de plaisanterie mondaine avec lequel Mme de Nançay l'accueillait.

—«… Oui,» continua-t-il, «vous avez beaucoup d'esprit, mais vous rappelez-vous le titre d'une comédie de votre Alfred de Musset?»

—«Entre la coupe et les lèvres?…» interrogea Mme de Nançay malicieusement.

Elle rencontra de nouveau dans les yeux de sir John ce regard de violence qu'elle avait tant haï chez son premier mari. Ses dispositions conciliantes changèrent aussitôt.

—«Où avais-je la tête?» se dit-elle. «Ah! messieurs les Anglais, vous tirez les premiers, on va vous répondre. Il vous faut une leçon. Hé bien! vous l'aurez…»