Certes, il y avait bien d'autres mariages opulents auxquels il pouvait prétendre en vendant son nom. C'était là un marché qu'il ne ferait cependant qu'à la dernière extrémité. Par un contraste inexplicable, il n'avait pas hésité à commettre une indélicatesse au jeu pour avoir de l'argent, et il répugnait à son amour-propre de faire dire qu'il avait épousé une guenon deux fois millionnaire. Sa vanité d'homme à bonnes fortunes se révoltait contre l'existence possible d'une marquise de Bonnivet outrageusement laide. Il n'était venu à Florence que pour guetter justement au passage une femme qui joignît à des conditions de richesse et d'indépendance un grand charme personnel. Toutes ces qualités, Lucie se trouvait les réunir. Aussi faisait-il le siège de la jeune veuve avec une suite et une prudence accomplies.
—«Vitale a beau être fin,» se dit-il encore, «si je ne l'enfonce pas, je ne suis plus le Bonnivet d'autrefois, et puis Mme Annerkow est si jolie!…»
La femme associée ainsi au plan de campagne du marquis se trouvait être une grande dame russe, séparée de son second mari, et qui venait d'arriver à Florence depuis quinze jours. Elle avait rencontré le jeune Vitale dans le monde, et elle en était devenue éperdument amoureuse. Elle avait fait la confidence de cette passion à une de ses compatriotes, Mme Denisow, une blonde et gaie créature, toujours en mouvement, toujours en train de rire et de causer. Pâle et mince, l'air romanesque, avec des yeux gris qui étincelaient, Mme Denisow ne pensait qu'à des intrigues de galanterie, qu'elle prenait toutes au sérieux, sous le prétexte de sentiments. Elle adorait Bonnivet à cause de sa réputation d'autrefois.
—«C'est idéal, mon cher,» lui avait-elle dit, en prononçant idéhalle, «c'est adorable…, c'est le coup de foudre de votre écrivain… Je ne trouve plus son nom, j'adore ses romans pourtant…, ravissants!… Elle l'a vu deux fois et elle l'aime, elle l'aime…—Je suis donc en folie de lui, me racontait-elle; faites-le-moi connaître…—Quel métier, mon doux marquis, quel métier!…»
—«A-t-elle déjà eu des aventures?» avait demandé Bonnivet.
—«Si elle en a eu,» avait répondu Mme Denisow en s'exaltant, «mais, mon cher, c'est pour elle que s'est tué Boris, vous savez donc bien, Boris, de la table… Boris Fedorovitch, enfin, Karatiew, dont je vous ai conté l'histoire… Nous étions chez la princesse Sofia, et nous nous amusions à faire tourner des tables… Il y avait là des sceptiques comme vous… Hé bien, mon cher, la table a dit:—Je suis l'âme de Boris…—Quel Boris? demande mon frère.—Boris Fedorovitch, reprend la table.—Pas possible, s'écrie mon frère, je l'ai quitté cette après-midi…—C'était à Pétersbourg, nous envoyons chez Karatiew, il s'était brûlé la cervelle à huit heures, il en était dix… Et la cause!… Irène Annerkow, mon cher, qui l'avait quitté pour un de mes amis, un charmant garçon.»
Ces étranges phrases de Mme Denisow revenaient au souvenir du marquis, tandis qu'il achevait de gagner son appartement. Elles le poursuivirent à la table où il dîna, puis le soir encore chez la comtesse Ardenza, où son protégé, le futur de Figon (sans S.), eut un succès prodigieux, en donnant dix-sept imitations d'acteurs parisiens sur la célèbre chanson de Musset: «Si vous croyez que je vais dire…» C'était là un des procédés par lesquels ce jeune homme se poussait dans le monde.
—«Moi-même,» avait-il commencé,—«si vous croyez que je vais dire…»
Et il avait récité le couplet simplement… «Mlle Sarah Bernhardt,» et penchant la tête, flûtant sa voix, il avait reproduit la mimique et l'accent de la célèbre tragédienne… «M. Baron… M. Delaunay… M. Got…» Et pour finir, il avait tiré de sa poche un faux-nez qu'il s'était collé adroitement,—«M. Hyacinthe…»
—«Ah! ces Français!» s'écriait Mme Denisow au milieu des applaudissements, «je les adore! Mon doux marquis, présentez-moi celui-là, que je l'aie à ma soirée d'après-demain. Croyez-vous qu'il voudra bien recommencer pour nous ces ravissantes imitations?…»