Tout en amenant Servin de Figon auprès de Mme Denisow, le marquis entrevoyait une possibilité de mettre à profit ce qu'il savait du caprice de Mme Annerkow pour Vitale. Il avait consenti, comme patron du jeune Français, à organiser un souper que Servin désirait offrir chez Doney avant son départ. Mme Denisow et son amie seraient de ce souper. On placerait la belle Mme Annerkow à côté du prince. Oui, elle était bien belle, peu scrupuleuse, et lui bien jeune. Une bonne petite infidélité, dûment constatée par tous les potins de la ville, n'avancerait pas beaucoup ses affaires auprès de Lucie… «Ce sera toujours autant de fait,» se disait le marquis, «et nous trouverons autre chose ensuite…» Il se rendait compte que Mme de Nançay serait, avant tout, déterminée dans le choix de son second mari par la croyance dans la profondeur du sentiment qu'elle inspirait. Aussi avait-il eu toujours bien soin, depuis qu'il avait commencé son investissement, de ne pas donner lieu sur lui-même au moindre racontar. Cette sagesse ne lui coûtait plus guère. Le prince Vitale avait d'autres tentations à vaincre.

Le résultat de ces calculs fut que, dix jours après la soirée de la comtesse Ardenza et le départ de sir John, vers onze heures et demie du soir, le prince Vitale se rendait à pied au restaurant de la rue Tornabuoni, invité par M. Louis Servin de Figon (une couronne de baron en haut de la carte, simplement). Le jeune Napolitain se sentait en avance, et par cette belle nuit de printemps il longeait le quai de l'Arno avec ravissement. La rivière coulait si douce, et le bruit de l'eau contre un barrage pratiqué du côté des Cascines arrivait, continu et sourd. Les boutiques, juchées sur les arcades du Pont Vieux, se détachaient sous un clair de lune qui faisait aussi ressortir en noirceur la petite colline de San-Miniato. Le fourmillement des étoiles emplissait le vaste espace. Le prince jouissait avec délices de sa promenade par cette admirable nuit. Il s'arrêtait, s'accoudait sur le parapet, regardait le paysage. Il fumait un de ces longs cigares percés d'une paille que l'on allume en les plaçant au-dessus d'une bougie sur un instrument de cuivre. Tout en dégustant ce cigare de Virginie, très noir et très fort, il fredonnait l'air d'une des chansons populaires de son pays, entendues chez Mme de Nançay: «Beau chasseur qui vas à la chasse,—cette caille est une impertinente, oui,—elle en a déjà trompé tant d'autres,—peut-être, peut-être, elle te trompera…»

—«Non,» pensa le prince, «elle ne me trompera pas, la jolie caille, mais il voudrait bien me tromper, l'autre chasseur.» Le profil diplomatique de Bonnivet, dont les moindres rides révélaient la ruse et la surveillance de soi, occupa une minute cette vive imagination de Méridional, et il raisonnait: «Depuis que l'Anglais est parti, le sire est tout sucre et miel. Mais si on ne prend pas les mouches avec du vinaigre, on ne prend pas don Antonio Vitale avec du miel et du sucre…» Et tout en prononçant cette phrase au dedans de lui, le prince cligna son œil, comme cela lui arrivait dans ses minutes d'ironie, et l'expression de son regard devenait alors inexprimable. Il s'y lisait de la défiance et de l'ironie, de la dureté avec de l'hypocrisie, ce qui faisait dire méchamment à Bonnivet:—«Je vois bien que Vitale a le mauvais œil, mais je ne sais pas lequel!…»—«Bah!» fit le jeune homme en humant une bouffée de tabac, «je serais bien naïf de me tourmenter maintenant. Soyons calme et voyons venir, comme le conseille toujours le père Heurtebise… Quelle nuit divine!…» C'était un trait bien italien du caractère du prince qu'il pût jouir sans arrière-pensée de la sensation présente à la minute même où il était le plus intéressé par un but à poursuivre.

—«Si j'épouse Lucie,» continuait-il à se répéter intérieurement, «je retourne là-bas six mois de l'année,» il pensait à Naples et à la terre d'Otrante, les deux pays entre lesquels s'était écoulée sa première jeunesse, «et nous y vivons sans aucun souci… Ah! fils de ma mère, pourquoi n'y suis-je pas dès aujourd'hui?—Mais parce qu'il vous reste vingt-deux mille trois cents et quelques francs, mon prince, et pas un centime de plus… Avant les événements, cela m'eût suffi. Mon oncle aurait-il raison de prétendre que tout le génie de Cavour n'était rien, puisqu'il n'a pas appliqué à l'Italie entière le code de Naples? Cher homme d'oncle! Quelle idée de lui avoir soufflé Bianca, sa danseuse, et de m'en être fait un ennemi à jamais? Qu'importe? Lucie est bien jolie, elle sera princesse, et notre marquis y perdra sa peine.»

L'heure sonna à une prochaine église de cette claire sonnerie qui vibre si finement dans l'atmosphère florentine.—«Encore dix minutes de flânerie,» se dit le prince, «et nous irons souper. J'ai une faim de loup, ce soir. Pourquoi Bonnivet m'a-t-il fait inviter par ce petit imbécile de Français auquel il gagne une poignée de louis par jour sous prétexte de le protéger? Pour m'empêcher d'y voir clair dans son jeu en se montrant tout aimable?… Il me croit terriblement bête. Meno male. C'est la finesse des finesses de passer pour un nigaud.» Et Vitale, ayant jeté son cigare, monta l'escalier du restaurant le sourire aux lèvres. Qui le voyait, ce joli sourire, songeait involontairement à ces délicieux seigneurs du XVIIIe siècle dont l'unique affaire était de s'amuser d'abord et d'amuser ensuite, et il fredonnait un autre couplet de la même chanson: «A Pausilippe—je veux aller ce soir,—avec la meilleure jeunesse…»

—«Exact comme un soldat,» lui dit Bonnivet en le recevant sur le seuil du petit salon d'attente qui précédait la pièce où l'on devait dîner.

—«Marquis, l'exactitude est la politesse des princes,» dit l'étonnant Servin en serrant la main du nouveau venu. Rien qu'à la manière dont il prononçait ces deux mots: «marquis,—prince…,» on eût deviné la joie profonde qu'il éprouvait à traiter des personnages authentiquement nés. Ce souper, les parties de rubicon avec Bonnivet, une demi-bonne fortune avec une vicomtesse,—âgée de cinquante ans!—qu'il n'avait pas voulu inviter ce soir par discrétion, ce devaient être là les principaux événements de son séjour à Florence qui lui avait coûté cher cependant. Il y était venu avec une demi-mondaine, cette Pauline Marly que ses relations avec plusieurs grands seigneurs ont fait surnommer par Casal «la Gothon du Gotha.» Servin l'avait emmenée de Paris par vanité et renvoyée de même, moyennant un cadeau considérable, pour aller dans un monde titré. Il avait osé la faire passer, confidentiellement, auprès de ceux qui les avait vus ensemble, pour une grande dame. On pense s'il avait trompé un Bonnivet!

—«Mais, cher comte,» répondait-il à un homme d'un certain âge qui lui conseillait de s'arrêter à Sienne pour y voir les Pinturicchio de la cathédrale, «je n'ai même pas eu le temps de visiter ici la chapelle des Médicis. Invitation par-ci, invitation par-là, vous êtes si aimables qu'on n'a pas une minute dans sa journée… Et puis je ne peux pas manquer les courses de Pise, et tout de suite après je dois être à Paris pour la représentation de la duchesse de Nade.»—Il ne la connaissait que par les journaux!—«Est-ce que vous ne l'avez pas vue, il y a deux ans, ici, cette bonne Yolande?… Pardon, voici Mme Annerkow avec Mme Denisow… Vous m'excuserez, comte… Et Mme Ardenza…»

Cette dernière arrivait accompagnée de Vanini, son ami, qui ne la quittait jamais. Il faisait ses commissions, s'occupait des dépenses de la maison, de l'éducation du fils, et cette liaison qui durait depuis quatre ans avec une fidélité absolue, avait rendu peu à peu à la comtesse Ardenza son rang dans le monde, compromis autrefois par une série d'inconstances.

—«Mon mari vous fait ses excuses,» dit-elle à Servin, «il ne peut pas veiller à cause de ses migraines.—Cencio,» dit-elle en s'adressant à son sigisbée, «avez-vous dit au cocher pour une heure et demie?»