—«Nous sommes tous là,» dit Bonnivet à son protégé, «offrez votre bras à la comtesse.»

Le petit salon présentait alors un tableau en raccourci de toute la portion cosmopolite de la société florentine. Il y avait là dix personnes: les deux Russes d'abord, Mmes Annerkow et Denisow,—puis une Anglaise, l'honorable mistress Brown, une femme de quarante ans, au teint couperosé, férocement rousse et plus grande de la tête que la moitié des hommes,—une Italienne, la comtesse Ardenza,—un Hollandais qui passait pour l'attentif de Mme Denisow, Vincenzio Vanini qui était le patito de Mme Ardenza, le comte polonais, admirateur de Sienne et des peintres primitifs, qui prétendait à la main de Mme Brown, Bonnivet, le descendant d'un connétable, compagnon de François Ier, Vitale, l'héritier d'un grand nom Italien,—et l'amphitryon, pour représenter dans ce milieu d'aristocratie composite l'intrusion de la démocratie moderne. Car le grand-père Servin, qui labourait la terre en pleine Beauce, voici soixante ans, eût été passablement étonné de voir son petit-fils offrir à souper à des convives de cette variété de rang et d'origine. Les portes s'ouvrirent et la table apparut toute garnie de fleurs, avec le miroitement de ses cristaux et de son argenterie.

—«Dix personnes à souper, c'est le meilleur nombre,» disait Servin de Figon à sa voisine. «On peut causer chacun à part et généralement… Le marquis est de cet avis… Ah! comtesse, que je suis heureux qu'il ait bien voulu devenir mon ami…»

Tandis que le brouhaha d'un commencement de souper, avec sa gaieté un peu forcée, retentissait autour de lui, le prince, qui avait l'habitude des regards des femmes, reconnaissait sans peine qu'il plaisait beaucoup à Mme Annerkow. Il l'avait rencontrée un très petit nombre de fois, mais sa fatuité naturelle ne s'étonnait guère que ces entrevues eussent suffi à lui conquérir le cœur de la jeune Russe.

—«Est-ce que vous habitez toujours Florence, mon prince,» lui disait-elle. Et rien que dans l'accent dont elle détachait ces deux syllabes «mon prince,» elle avait mis cette indiscernable nuance de flatterie tendre par laquelle les femmes qui veulent plaire spécialement savent montrer leur désir. D'autres questions et d'autres réponses partaient de tous côtés autour d'eux:—«Étiez-vous hier à la Cavalleria Rusticana?…—Vous a-t-on raconté le poisson d'avril qu'on prépare au capitaine Guardi? Une dépêche signée de son colonel et qui le rappelle immédiatement!… Il est en Sicile…—Est-ce que la partie était belle au cercle, hier au soir?»

—«Mon Dieu, madame,» répondit le jeune Vitale, «je ne peux pas dire si j'habite ou non Florence, non plus qu'une autre ville… Je m'ennuie ici, je vais là… Je m'ennuie là, je reviens ici.»

—«Alors,» reprit-elle, «vous ennuyez-vous ou vous amusez-vous à Florence?»

La conversation ainsi engagée en était arrivée, après le premier service, à un tel degré d'expansion, que la jeune Russe exposait au prince sa théorie sur l'amour.

—«Je n'admets pas,» disait-elle, «tous les compromis de l'hypocrite morale du monde. L'amour est complet ou il n'est pas… Je n'ai jamais lu qu'un vrai livre de passion, c'est l'Abbé Mouret, de Zola… Le connaissez-vous?»

Au moment même où il écoutait cette phrase en se laissant aller au charme des yeux caressants de sa voisine, Vitale aperçut un sourire de Mme Denisow, qui, par-dessus la table, indiquait à Bonnivet le groupe qu'il formait avec Mme Annerkow. Le marquis répondit par un sourire aussi et par un haussement des paupières, comme pour dire: