—«Que voulez-vous, c'était fatal.»

—«Nous y voici,» pensa Vitale dans un éclair. Et il reposa son verre plein de vin qu'il se préparait à boire:—«Nous ne tomberons pas dans ce grossier piège, monsieur le marquis. Vous n'irez pas demain raconter hypocritement à Mme de Nançay ma bonne fortune avec la belle Russe.» Puis, à voix haute, déplaçant du coup la conversation:

—«Je ne lis jamais de romans, madame. Nous autres, malheureux Italiens, nous avons eu, depuis vingt ans, notre chère patrie à refaire… Vous savez, l'action et la littérature ne vont guère ensemble.—Avez-vous vu le volume des lettres de la marquise d'Azeglio?»

Et il commença d'entretenir Mme Annerkow du magnifique rôle des femmes piémontaises dans le risorgimento, entremêlant ses discours d'anecdotes sur Cavour, sur Victor-Emmanuel, sur Garibaldi, si bien qu'en se levant de table, ils en étaient, elle et lui, au même point qu'en s'y asseyant.

—«Bataille gagnée?» fit Mme Denisow en s'approchant de son amie.

—«Pas même livrée,» répondit l'autre en riant d'un mauvais rire. «C'est un beau garçon, mais ces Italiens ne savent plus ce que c'est qu'une femme. La politique, le comte Camille, le roi, l'alliance allemande… Il est ennuyeux comme un journal.»

—«Vitale!… De la politique!… Pas possible!… On me l'a changé.»

VII

Le prince était content de lui en rentrant vers deux heures du matin dans le petit logement meublé qu'il occupait au Borgo Ognissanti et qu'il avait longtemps visé avant de l'obtenir. Il y avait connu un peintre américain en train de copier les Fra Angelico de Saint-Marc et qui avait séjourné là plusieurs années. Quatre étages à monter et il se trouvait chez lui: deux chambres qui donnaient au midi sur l'Arno, avec un balcon d'où le regard découvrait le plus merveilleux horizon de clochers, de palais et de villas très au loin, toutes blanches dans la verdure noire des cyprès. Le service était fait par une servante aux traits rudes qui prononçait les c à la manière florentine, comme des h aspirées. La propriétaire de ce petit appartement était une vieille dame, veuve d'un officier tué dans la guerre de 1866. Elle avait été riche, et les restes de son opulence passée lui avaient permis de meubler coquettement le petit salon et la chambre à coucher qui coûtaient, le service compris, quatre francs par jour. Vitale prenait cette somme, ainsi que tout son argent, à même la légendaire cassette posée sur la commode, à côté des objets de son nécessaire de voyage. Il était là, réellement, comme l'oiseau sur la branche. En quelques heures, il pouvait avoir fini ses préparatifs et partir pour le tour du monde. Ce soir-là, il regardait, en se disposant à se coucher, le détail de ce tranquille appartement, et il souriait de la déconvenue de Bonnivet.

—«Dormirai-je mieux,» se dit-il, «quand je serai le maître et seigneur de la Folie Wérékiew? Car je le serai, marquis, en dépit de votre finesse.»