Ce contentement d'un soir s'augmenta encore d'un trait que Lucie lui décocha par plaisanterie quelques jours plus tard. Il avait fait très froid le matin, et le prince était venu à la villa en simple redingote.

—«C'est vrai,» dit-elle, «vous n'avez plus de manteau, maintenant que vous avez laissé le vôtre aux mains de la belle Mme Annerkow.»

—«Ah! madame,» répondit-il, «si j'ai été Joseph, je vous jure que ç'a été un Joseph sans le savoir.»

—«Elle est bien jolie, pourtant,» reprit Mme de Nançay.

—«Oui, bien jolie, mais, tout Italien que je suis, j'ai le ridicule d'être fidèle, et quand j'aime une femme, aucune autre n'existe pour moi.»

Lucie avait rougi un peu, d'une de ces adorables rougeurs des blondes qui font paraître le bleu de leurs yeux encore plus délicatement bleu. Cette rougeur avait ravi le prince, d'autant plus que l'amabilité du marquis diminuait de jour en jour. C'était comme le thermomètre auquel Vitale rapportait, son succès. «Cette caille est une impertinente,» chantonnait-il,—et il ajoutait mentalement: «mais nous savons l'art de la chasser.» Il faisait maintenant des armes avec Mme de Nançay trois ou quatre fois par semaine, toujours en présence de Bonnivet. Ce dernier, très adroit tireur, boutonnait son rival à chaque assaut, mais le prince mettait une grâce diplomatique à se reconnaître inférieur. S'il était moins habile, il se savait plus souple et plus fort, et il excellait à le montrer. Sous le costume d'escrime qui moulait son torse et lui permettait de déployer toute son agilité, il avait un air de jeunesse avec lequel Bonnivet, si bien conservé qu'il fût, ne pouvait entrer en lutte. La différence du teint des deux hommes suffisait à révéler leur âge, ainsi que la prodigalité de mouvements que faisait le prince, et Lucie ne pouvait se retenir de cette comparaison.

—«Allons, Prince Charmant,» disait-elle au jeune homme entre deux passes d'armes, «chantez la romance à Madame.»

Le prince alors s'asseyait à terre sans s'aider de ses mains, comme il se relevait d'ailleurs,—jeu enfantin auquel il aurait pu défier son rival un peu trop mûr pour ces souplesses,—et, les jambes croisées, se servant de son fleuret comme d'une guitare, il imitait avec un art de comédien le son des cordes touchées. Puis il commençait une de ces folles chansons de Naples que Lucie aimait tant. Il avait une voix pure et spirituelle, et la plus fantaisiste des mimiques,—une mimique de jeune fat, cependant, car il ne lui arrivait jamais d'outrer les jeux de physionomie jusqu'à la grimace, ni la bouffonnerie des gestes jusqu'à la caricature.

—«C'est la meilleure minute de ma journée,» s'écriait Mme de Nançay. «Encore une fois ce couplet, Prince Charmant, et comme tout à l'heure…»

Il était, en effet, charmant, le prince, et, qui plus est, entièrement charmé. La facilité de caractère qui lui permettait d'être joyeux, comme un écolier, de la joie de chaque jour, tout en calculant le lendemain comme un froid ambitieux, lui rendait plus douces les impressions de ce printemps florentin; et, pêle-mêle, le sourire de Lucie, les espérances de fortune, le plaisir du soleil, la gaieté de la belle vie physique s'unissaient en lui pour le faire heureux,—même sa chance aux cartes. Il s'était remis à jouer, bien que la dame de pique l'eût déjà dépouillé d'une grosse portion de sa fortune, mais une partie d'écarté à cinq francs le point, est-ce que cela compte?