—«Plus de deux cents louis d'un coup,» songeait Vitale. «Allons, jouons serré, mais je m'enfonce.»

Et il joua serré, le Prince Charmant, il venait d'avoir la vision très nette de son petit trésor, des quelque vingt-quatre billets de banque enfermés dans sa cassette. C'était à lui de donner, cette fois.

—«C'est comme un fait exprès,» dit son adversaire après les écarts, «six cartes, une seizième, un quatorze de dames, trois as…»

A la quatrième partie, et quand ils additionnèrent, Vitale était fortement rubiconné. Il devait un peu plus de cinq cents louis. Ils firent encore deux tours avec les mêmes chances, et c'est sur une perte de quinze mille francs que le prince leva la séance à une heure du matin.

—«Il n'y a pas d'autre moyen,» se disait-il le lendemain, en sortant de l'hôtel où il venait de régler sa dette à son adversaire de la veille, «non, il n'y a pas d'autre moyen. Ou bien écrire à mon oncle et me faire marier par lui à une héritière de là-bas après réconciliation… Ou bien Mme de Nançay.—Mais je n'ai plus le loisir de marivauder… Encore un peu de temps et je tomberai dans les dettes, dans les ruses ignobles à la Bonnivet. A l'action, Iago.»

Et il héla un fiacre qui passait. Ce n'était pas un homme très scrupuleux que le prince Vitale. Avec ses dehors abandonnés, il y voyait droit et juste.

—«Je lui ai demandé sa main une fois déjà,» songeait-il, tandis que sa voiture filait au trot d'un petit cheval leste sur la route de la villa Wérékiew, «elle a remis la réponse à six mois, et j'ai de quoi les attendre et au delà. Mais d'ici à six mois, tout peut changer. Aujourd'hui je me trouve en faveur; profitons-en pour essayer.»

Depuis qu'il connaissait Lucie, le jeune homme avait profondément réfléchi sur ce caractère de femme: «Si elle avait un amant à l'heure présente,» s'était-il dit, «elle l'épouserait… Un amant? Et pourquoi non?…» Il se rappelait leur intimité de ces derniers jours, celle de la veille. Ne s'était-elle pas gentiment appuyée sur son bras pour descendre l'escalier en spirale qui mène à la crypte de la Chartreuse? Et comme elle avait, avec son joli sourire, mis à son corsage les fleurs qu'il lui avait cueillies dans le petit cimetière abandonné, au milieu du cloître! A ce souvenir, le prince Vitale se sentait plus décidé. Il faisait une après-midi un peu orageuse et lourde, «un temps à mal de nerfs, comme dans les romans français,» se dit le prince en riant… «Si elle est toute seule, osons.»

Toute seule? Oui, Mme de Nançay était toute seule quand Vitale entra dans le petit salon de la villa. Elle se tenait assise à une menue table mobile, écrivant une lettre, et l'extrême finesse de ses traits était rendue plus sensible par une sorte de fraise qui encadrait son cou délicat. Elle portait une robe toute en dentelle noire avec des nœuds orange aux bras, à l'épaule une ceinture de même nuance, et quelque chose de la langueur du jour flottait dans ses yeux et son sourire.

—«Que vous êtes gentil d'être venu,» fit-elle en tendant la main au jeune homme, «je suis aujourd'hui dans mes blue devils…»