—«J'en ai autant à vous offrir,» fit le prince en prenant place à côté d'elle sur le divan très bas où elle était assise, et lui baisant la main.—«La seule différence, hélas! est que vous avez des raisons imaginaires, et que moi j'en ai de véritables.»

—«Ah!» dit-elle vivement, «comprend-on jamais les souffrances d'un autre?»

—«Mais,» répondit le prince, «je crois que je vous comprends très bien. Vous souffrez de mener une vie contraire à la vérité de la nature… Regardez ce ciel…,» et il lui montrait le profond azur qu'on apercevait à travers la fine guipure du long rideau,—«regardez ces fleurs…,» et il touchait de la main à de frêles roses-thé qui achevaient de mourir dans leurs vases de verre de Venise en embaumant l'air de la chambre,—«regardez toutes choses autour de vous, dans la lumière de cet heureux printemps. Ah! madame, tout vous parle d'aimer et votre cœur aussi… Vous lui dites de se taire et il étouffe… Voilà tout le secret de vos heures tristes.»

—«L'amour,» dit-elle, d'un ton accablé, «toujours l'amour!… Il semble que ce soit là toute l'existence de la femme, d'après vous autres.»

—«Je vous plains,» reprit Vitale avec un accent très sérieux. Le contraste entre cet accent et le ton habituel de sa causerie donnait plus de valeur à ces paroles qui convenaient du reste à sa beauté. Avec son front pâle, ses boucles fières, l'éclat de ses yeux, sa jolie bouche aux dents si blanches, il pouvait prononcer sans ridicule de ces phrases d'exaltation romanesque qui exercent un attrait tout puissant sur les femmes, même lorsqu'elles sont débitées avec des physionomies d'hommes d'affaires.

—«Oui, je vous plains, et malgré les atroces mélancolies que je peux cacher sous ma gaieté, combien je trouve mon sort préférable au vôtre! Je souffre, moi aussi, mais je vis, du moins… Je vous aime tant!…» continua-t-il en lui prenant la main.

Elle se retournait vers lui, touchée par la musique de cette voix, et son regard se fit doux et caressant à rencontrer celui du jeune homme. Celui-ci n'attendait que ce moment pour agir. Tout en prononçant ses phrases tendres et s'abandonnant, lui aussi, à l'émotion qu'il exprimait, il ne perdait pas de vue la résolution prise. Il passa la main qu'il avait libre autour de la taille de Lucie et il l'attira vers lui, si faiblement d'abord qu'elle ne résista point. Ce ne fut qu'à la seconde où elle sentit le souffle de cet homme sur son visage, où elle l'entendit lui dire: «Ah! Lucie, aimez-moi…» qu'elle se leva, comme d'un bond, et repoussa Vitale. Ce dernier, au lieu de la laisser s'en aller, se leva à son tour et l'attira sur le divan, d'une étreinte plus forte. Elle se débattit. Le prince, perdant à cette lutte son sang-froid de tout à l'heure, la prit par les poignets, et la renversa d'un mouvement si brusque qu'il lui fit mal. Elle jeta un cri, et la colère qui se lisait sur son joli visage fit comprendre à cet homme que cette défense n'était pas jouée.

—«Je n'ai pas mérité cela,» disait-elle, «je n'ai pas mérité cela…»

Et se dégageant, avec un effort suprême, elle s'enfuit à l'autre bout de la pièce. Mais, là, au lieu d'appeler, et comme si la dépense d'énergie nerveuse qu'elle venait de faire l'avait épuisée, elle se mit à fondre en larmes en jetant ces mots:

—«Vous vous êtes conduit comme un drôle. Ne me parlez plus jamais, jamais, de votre amour…»