—«Encore une partie de perdue,» se dit le prince, «c'est une série.»

Et tout haut:

—«Ah! madame, comment me faire pardonner ma conduite?—Si je fais un pas en avant,» songeait-il, «elle sonne, et je suis perdu.»

—«Je ne vous la pardonnerai jamais,» lui répondit-on.

La colère de Lucie était d'autant plus forte qu'elle avait ressenti un mouvement de véritable émotion à écouter les discours du prince. Mais à travers toutes ses inconséquences, elle était une très honnête femme, très pure, et surtout, comme beaucoup de femmes mariées dans des conditions douloureuses, elle avait une horreur de la brutalité de l'homme, une répugnance pour le délire auquel elle venait de voir Vitale en proie qui détruisaient du coup le charme dont elle s'était laissé envelopper depuis le départ de sir John. Un coup de cloche vint interrompre un tête-à-tête du plus cruel silence. Lucie regarda le prince comme pour lui dire: «Vous voyez à quelles surprises vous m'exposez…» C'était la comtesse Ardenza qui arrivait toute languissante à cause de la chaleur et qui commença son gentil papotage:—«Cencio m'a dit… Cencio m'a montré… Cencio par-ci, Cencio par-là…»—On voyait que son patito et son fils étaient ses seules préoccupations, et aussi que Cencio était réellement pour elle une espèce de factotum. Il y a dans les liaisons italiennes comme un côté bourgeois et pot-au-feu qui ne ressemble ni de près ni de loin à ce que nous entendons, de ce côté-ci des Alpes, par amour et par intrigue. Mais bien loin d'être choquée par ces détails d'une intimité de cet ordre, Lucie s'en trouva touchée.

—«Cencio l'aime,» songeait-elle, «il ne peut pas l'épouser et il la traite comme sa femme. Et Vitale qui peut m'épouser me traite comme une fille.»

Son dégoût augmenta le lendemain quand Bonnivet lui révéla les pertes au jeu qu'avait éprouvées le prince.

—«Ah!» se dit-elle, «ce n'était même pas de la passion, c'était du calcul! Et je me suis brouillée avec sir John pour ce misérable!…»

VIII

—«Que penses-tu du marquis de Bonnivet?» disait, à quelques semaines de là, Lucie de Nançay s'adressant à son cousin, Maurice Olivier. Tous les deux se promenaient dans le jardin de la villa par une après-midi du commencement de juillet, bleue et déjà brûlante. De sir John Strabane aucune nouvelle. Vitale avait quitté Florence à la suite de sa déception et rejoint son oncle à héritage dans son château de Manduria, pas très loin de Lecce. Bonnivet, devenu l'hôte quotidien de la maison, ne cachait déjà plus son désir. A la question posée par Lucie, Maurice sentit une soudaine angoisse lui serrer le cœur. Les passions absolument cachées et silencieuses, comme celle qu'il éprouvait pour sa cousine, sont douées d'une étrange lucidité. Leur méditative solitude est remplie par des réflexions continues sur les moindres faits qui se rapportent à l'être aimé. Ces réflexions se ramassent en un corps de raisonnement, et il en résulte des phénomènes de sagacité qui ressemblent à ceux de la double vue. On dirait que celui qui aime a des sens particuliers pour observer et interpréter la vie de la personne qu'il aime. Maurice était bien rarement présent aux visites que recevait Mme de Nançay, et cependant il avait assisté en pensée aux péripéties diverses qui, durant ces derniers mois, avaient tour à tour éloigné, puis rapproché d'elle sir John Strabane et le prince Vitale. Aujourd'hui, et grâce à des indices de toutes sortes, il se rendait compte que le marquis s'imposait davantage, et d'heure en heure, à la sympathie de Lucie. Cet habile homme avait enveloppé la jeune femme de si délicates prévenances, il avait eu un art si doux de la plaindre à l'occasion des violences de l'Anglais et des perfidies du Napolitain, il avait su la convaincre de son culte avec une si rare entente des moindres effarouchements d'une âme souffrante, qu'elle commençait à concevoir un mariage avec lui comme la meilleure solution d'une existence qui ne pouvait se prolonger. L'audacieuse tentative du prince, en lui montrant le danger des familiarités irraisonnées, l'avait guérie pour toujours de ce goût innocent du flirt, auquel s'était tant complue sa fantaisie de jeune veuve, demeurée à demi jeune fille.