—«Hé bien,» s'était-elle dit, «Bonnivet n'a plus trente ans, il n'en a même plus quarante, ni quarante-cinq, mais il est charmant. Il sait la vie d'une façon supérieure et il est bon, si bon! Il m'aimera un peu comme un père, mais du moins sans la brutalité que je hais tant. Je ne serai peut-être pas heureuse. Je serai contente… Être aimée comme dans les livres, cela n'est qu'un rêve. Il faut redevenir pratique et raisonnable…»

Sous l'influence de ces idées, elle s'était abandonnée avec délices à l'intimité du marquis. Quoique aucune parole définitive n'eût été prononcée entre eux, l'un et l'autre sentaient trop bien vers quel but ils marchaient, et Bonnivet, au contact de cette femme si fine et si jeune encore, s'attendrissait autant que sa sèche nature de Don Juan vieilli et peu scrupuleux pouvait lui permettre un attendrissement. Il se surprenait à être ému de la félicité qu'il prévoyait, pour les années de sa décadence. Lucie était aussi candide qu'elle était riche et jolie.

—«Ce sera,» songeait-il, «une fin digne de moi…»

Sans que Maurice eût aperçu toute la profondeur de ce caractère, les nuances des relations de cet homme avec Lucie ne lui échappaient pas, et il souffrit plus encore de l'entendre répéter avec insistance:

—«Oui, que penses-tu du marquis?… Il me semble que tu ne l'aimes pas…»

—«Qui te fait croire?…» dit le jeune homme en rougissant. Il s'était habitué aux ivresses et aux tourments de la passion silencieuse, et maintenant il souffrait le martyre rien qu'à penser à une révélation possible de son sentiment. Avouer l'antipathie qu'il éprouvait pour le marquis, n'était-ce pas en avouer la cause secrète? Et il répondit:

—«Je ne connais pas assez M. de Bonnivet pour le juger, mais il me paraît un très charmant et très galant homme.»

Le joli visage de Lucie s'éclaira d'une lumière, comme il lui arrivait lorsqu'elle était joyeuse. Par un de ces gestes d'une grâce enfantine que son rôle de grande sœur aimait à prodiguer à son cousin, elle lui prit la main et la caressa.

—«Que tu me fais plaisir de parler ainsi,» dit-elle, «j'avais si peur!… Alors,» continua-t-elle en rougissant à son tour, «tu ne serais pas trop malheureux s'il devenait ton cousin?»

Il la regarda et il lut dans ses yeux bleus toute l'importance qu'elle attachait à cette question. Depuis bien des jours,—il n'aurait pu en dire le compte, pas plus qu'il n'aurait pu dire quand il avait commencé de l'aimer,—oui, depuis bien des jours il était préparé à cette fatale minute où elle lui dirait: Je me marie. Mais il en est de ces préparations-là comme du courage des parents qui veillent sur l'agonie d'un poitrinaire. Ils le savent condamné, puis cette agonie les frappe en pleine espérance. Maurice crut, à l'extrême douleur ressentie, qu'il allait défaillir. Il prononça pourtant ces mots: