—«Hé quoi! notre douce vie va finir?…»
—«Non, non, jamais,» fit Lucie comme avec emportement, «tu continueras à demeurer avec moi, comme par le passé. Ah! mon frère aimé,» ajouta-t-elle en l'attirant et lui donnant un baiser sur le front, «peux-tu croire que je te quitterais?… La première condition du contrat, si je me marie, sera que je garde avec moi mon cher Maurice.»
—«Tu le dis,» répliqua le jeune homme, «et puis ton mari dira autrement.»
—«Mais, bête, c'est pour cela que je choisirai le marquis. Si tu savais comme il parle de toi avec délicatesse!»
Cette sympathie de Bonnivet blessa le jeune homme au cœur plus encore que tout le reste. Les bons procédés de ceux que nous haïssons, lorsqu'ils ne désarment pas notre haine, l'exaspèrent singulièrement. Il se détourna pour cacher l'altération que son visage devait subir et il cueillit deux roses qu'il tendit à Lucie sans la regarder. Celle-ci s'aperçut bien du trouble de son pauvre cousin, mais comment l'aurait-elle attribué à sa véritable cause? Comment aurait-elle cru que le jeune homme d'aujourd'hui, l'enfant d'hier, grandi avec elle, l'aimait d'un sentiment autre que celui d'un frère pour sa sœur? Elle le savait d'une susceptibilité de cœur presque maladive. Elle se disait que leur existence intime, passée, depuis des mois et des mois, tout entière entre Mme Olivier, son fils et elle, devrait forcément se modifier un peu par l'introduction d'un nouvel hôte, et elle se disait aussi que Maurice voyait cette modification inévitable et qu'il en souffrait.
—«Allons, sois sage,» dit-elle en l'embrassant de nouveau, «sois sage. Et puis,» dit-elle encore avec un sourire, «rien n'est fait.»
—«Non, rien n'est fait, et il faut que rien ne se fasse,» répétait le jeune homme, resté seul après cet entretien. Comme machinalement, il était rentré à la villa lorsqu'on était venu pour appeler Lucie qu'une visite réclamait. Puis il était sorti et il marchait sur la grande route.
—«Oui, cela ne se fera pas, mais comment l'empêcher? Puis-je lui dire que je l'aime? Elle rirait. Elle ne me croirait pas… Si elle me croyait, ce serait pire. Elle ne m'aime pas… Elle ne voudrait plus de ma présence… Ah! si seulement elle épousait quelqu'un qui fût digne d'elle, mais ce scélérat de Bonnivet!…»
Maurice, halluciné par la plus frénétique des jalousies, apercevait en ce moment le marquis sous un jour affreux. Quoiqu'il ignorât la véritable tache qui souillait l'honneur de Bonnivet, il en savait trop sur le passé galant de cet homme pour ne pas le mépriser, lui qui était demeuré presque pur, à travers les chutes de conscience que la curiosité inflige aux jeunes gens les plus scrupuleux. La seule idée d'une existence uniquement dépensée en bonnes fortunes lui causait donc une espèce d'horreur. Il détestait de même l'esprit du marquis, tout en papotages mondains ou en épigrammes. Vingt raisons d'antipathie et de situation se réunissaient pour lui rendre insupportable la pensée du mariage de son ennemi avec sa cousine. Mais comment agir?
Toute cette après-midi, Maurice erra, en proie à cette anxiété, dans les chemins qui avoisinent Fiesole. Il s'asseyait sous des oliviers dont la blanche verdure brillait au soleil. Il traversait des allées de cyprès dont le morne feuillage s'harmonisait avec la couleur de sa pensée. Il passait devant les villas dans les jardins desquelles les statues de marbre étincelaient sur l'intense azur. Les résolutions les plus folles succédaient en lui à des accès de larmes. Il finit par s'arrêter à un projet dont le caractère déraisonnable avait du moins cet avantage de ne pas offrir une impossibilité absolue.