—«Monsieur le marquis,» répliqua Maurice avec un tremblement dans la voix, «je vous défends, entendez-vous bien, je vous défends de me parler sur ce ton.»
L'accent dont cette phrase fut prononcée contrastait si fort avec les manières connues de Maurice, et d'autre part le marquis passait pour un homme si chatouilleux sur le point d'honneur, que toutes les personnes présentes attendirent avec une curiosité singulière la réponse et l'issue de cette altercation subite. Bonnivet avait été surpris lui-même de telle sorte, qu'il demeura une minute sans pouvoir articuler une parole. Il aperçut la vérité comme dans un éclair: Maurice aimait sa cousine, et lui cherchait querelle pour empêcher le mariage.
—«Essayons de voir où il en veut venir,» se dit le marquis. «J'ai fait mes preuves… Pour une fois, soyons endurant.»
Ce fut donc avec une douceur extraordinaire qu'il répliqua, comme un maître indulgent qui parle à un élève:
—«Vous ne vous possédez pas, Maurice, ou bien vous m'avez mal entendu.»
—«Je vous ai entendu parfaitement, je me possède parfaitement,» repartit l'autre, «je vous répète que votre ton me déplaît, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Je vois que vous commencez à en changer… C'est fort heureux… On s'instruit à tout âge…»
—«Messieurs,» dit le marquis que la colère gagnait, quoiqu'il en eût, et qui voyait le jeune homme décidé à pousser l'algarade jusqu'au bout, «je vous demande pardon de cette scène regrettable.—Dans une heure, monsieur,» continua-t-il en s'adressant à Maurice, «deux de mes amis auront l'honneur d'aller vous demander sur quel ton vous désirez que je vous parle.»
—«Et j'aurai l'honneur de les faire se rencontrer avec deux des miens,» dit Maurice en s'inclinant et se retirant.
—«C'était à moi de donner,» fit le marquis à son partner en rallumant un troisième cigare; «finissons notre partie, voulez-vous?»
Et tout en battant les cartes, il se disait à lui-même: «La sotte aventure! Ce jeune insensé n'en voudra pas démordre. Il faudra se battre. Est-ce triste? Bah! Monsieur mon futur cousin en sera quitte pour quelques gouttes de sang. Nous nous réconcilierons sur le terrain. J'expliquerai à Lucie que je l'ai ménagé à cause d'elle. Mais les coups d'épée ont de tels hasards! J'aurais dû prévoir cette folie. Ce gamin la dévorait des yeux,—un enfant!… On ne saurait penser à tout, dit le proverbe… N'importe,—je réussirai…» Et la partie finie, il se leva pour s'entendre avec deux des personnes qui étaient là et qui avaient tout vu.—«L'épée, le gant de ville, au premier sang et demain matin.» C'est par ces mots qu'il leur résuma toutes ses intentions au cas où ils échoueraient dans toute tentation conciliatrice, et toujours il en revenait à cette phrase:—«La sotte aventure!»