IX

C'était un mardi que cette scène avait eu lieu, et, le jeudi soir, deux femmes allaient et venaient presque affolées dans la villa Wérékiew. L'une était Mme Olivier, l'autre Lucie. Le marquis avait eu raison de redouter les hasards des coups d'épée. Dans ce malheureux duel, une charge à fond de Maurice, assez bon tireur quoiqu'il ne pratiquât guère, avait contraint Bonnivet à une riposte aussi vigoureuse que l'attaque. Le jeune homme était tombé, frappé gravement. La mère, folle de douleur, trouvait à peine la force de vaquer aux soins ordonnés par le docteur qui avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer. Elle venait de se trouver mal au moment d'aller dans la chambre de son fils afin de le veiller.—«J'irai,» avait dit Lucie. Le sommeil, lorsqu'elle y pénétra, avait clos les yeux du jeune homme, qu'elle regarda longtemps, si pâle du sang qu'il avait perdu: «Et pourquoi s'est-il battu?» se demandait la jeune femme. Prévenue par un mot du marquis, elle avait en vain supplié Maurice de laisser arranger l'affaire, et elle n'osait pas voir en face la terrible vérité. Tandis qu'elle regardait autour d'elle, le visage même de la pièce paraissait répondre à cette question. Sur les murs encombrés de photographies, que retrouvait-elle? Des souvenirs de voyages faits avec elle. Sur la table posée en travers et devant la fenêtre, de façon à pouvoir regarder le jardin où elle se promenait si souvent, quels portraits étaient placés, dans les cadres qu'elle lui avait donnés? Des portraits d'elle, une dizaine, correspondant aux diverses phases de sa vie. Elle était là toute petite fille, en cheveux flottants, de profil,—puis de face, et jeune fille dans un petit déguisement où elle avait joué la comédie, «en Pierrette triste,» disait Maurice,—et puis encore jeune fille, et puis jeune femme, et puis telle qu'elle était à Florence. Aucun des objets qui garnissaient cette table n'était étranger à son souvenir. Elle reconnut un porte-plume, qui avait été un accessoire de bal dans une fête où elle avait justement dansé le cotillon avec son cousin. Un nœud de ruban qu'elle avait porté se fanait, suspendu au-dessus du petit cadre à marquer les jours. Elle s'assit à cette table et ouvrit le buvard distraitement. La première chose qu'elle vit fut une lettre fermée sur laquelle Maurice avait écrit son nom à elle. Le cœur serré, presque avec épouvante, elle brisa le cachet, un cachet où elle pouvait encore se retrouver, car elle avait choisi pour Maurice la pierre gravée dont l'empreinte, une Diane chasseresse, se voyait sur la cire, et elle lut cette lettre, dont l'écriture hâtive lui fit mal:

«Mercredi, une heure du matin.

«Si tes yeux tombent jamais sur ces lignes, Lucie, hé bien! c'est que jamais, jamais plus ces beaux yeux que j'ai tant aimés, ne rencontreront les miens, et alors tu ne pourras pas m'en vouloir de t'avoir écrit ce que je t'écris, et, pour une fois, pour la première et la dernière, il m'aura été permis de sentir tout haut devant toi. Ah! sweet lady of my heart,—vois, je n'ose pas te dire dans notre langue de chaque jour le nom que je t'ai donné dans ma pensée,—ce que je t'écris là, je serais mort avant que ma bouche en pût proférer seulement une syllabe. Mais si je suis mort quand tu liras cette lettre, et mort à ton service, comme les chevaliers d'autrefois mouraient pour leur dame, il faudra bien que tu penses à moi un peu autrement qu'à un enfant malade,—oui, mon aimée, il le faudra, et cette seule idée me rend presque douce la perspective de la rencontre de demain.

«Vois, je t'écris sans fièvre,—bien posément,—pour t'expliquer le secret de ma vie; et, de toute cette longue souffrance répandue sur des années, je ne peux rien, presque rien exprimer maintenant. Tout me paraît contenu dans une phrase que je te dis parce qu'elle est au passé, que je n'aurais jamais osé te dire au présent: je t'ai aimée, Lucie, depuis tant de jours!—Te rappelles-tu ton mariage? Tu traversais l'église avec ton visage sérieux et fier. L'orgue entonnait une marche triomphale. Tu n'as pas cherché du regard le jeune homme qui n'avait pas voulu prendre place dans le cortège, parce qu'il savait qu'il pleurerait trop; et que ces larmes-là devaient couler, comme coulaient les miennes, dans l'ombre de l'église, et non sous les yeux des indifférents!—Oui, je t'aimais, alors comme aujourd'hui, avec adoration et avec désespoir. Ce qui faisait mon supplice, ah! ma chère âme, comprends-moi un peu, c'est que tu m'aimais, toi aussi, d'une manière qui ne devait jamais changer. Quand tu me souriais si doucement, quand tu me caressais les cheveux avec la main, quand tu venais dans ma chambre, quand tu m'emmenais partout avec toi dans ta voiture, ce que je sentais avec une douleur mêlée de si folles délices, c'était une tendresse venue de toi, qui devait demeurer celle d'une sœur. Mais, moi, ce n'était pas comme un frère que je t'aimais. Et que je t'aimais! Avec quels bonheurs, malgré tout, j'ai vécu auprès de toi depuis ton veuvage,—oui, malgré tout,—car si tu ne m'aimais pas, tu n'aimais personne! Je souffrais certes de jalousie, mais je savais bien, au fond, que tu restais libre.—C'est parce que je ne peux pas supporter l'idée que tu cesses de l'être que j'ai fait ce que j'ai fait.

«Allons, il faut que je rassemble mes pensées… Oui, c'est la conversation que nous avons eue l'autre jour qui m'a décidé. L'amour rend étrangement perspicace, Lucie, on l'a dit souvent, et c'est du premier jour que j'ai deviné dans l'homme avec qui je me battrai demain, le plus dangereux des rivaux. Heure par heure, j'ai suivi son plan pour s'approcher de toi, la tactique habile par laquelle il s'est tour à tour débarrassé de ceux qui pouvaient gêner, non pas son amour, mais son ambition!… Que tu fusses mariée à un autre, c'était déjà une douleur à ne pas la supporter; mais mariée à un homme qui ne voulait de toi que ta fortune! Non, ma douce aimée, tu ne te rends pas compte de l'étude que j'ai faite du caractère et du passé du marquis pour arriver à cette certitude. Et c'est lui que tu aurais épousé, que tu épouserais si je n'agissais! Il fallait mettre entre lui et toi quelque chose d'irréparable. J'ai pris le moyen le plus rapide. Dans quelque douze heures, ma cousine, et qui m'aime, ne pourra se marier avec l'homme que j'aurai blessé ou qui m'aura blessé,—qui m'aura tué peut-être. Mais si tu savais la joie profonde que j'éprouve à exposer ma vie pour que tu ne sois pas la proie de celui qui allait s'emparer de toute la tienne! Tu te moquais souvent de mon caractère romanesque, et c'est vrai que je n'ai pas été absolument pareil aux autres. Mon existence, à moi, s'est tout entière dépensée à rêver de toi, auprès de toi, à t'aimer dans des agonies et des extases dont tu n'as rien soupçonné.—Du moins, si je meurs, mon secret ne sera pas mort avec moi et je ne t'aurai pas vue emmenée loin de notre intimité par quelqu'un que je méprise.—Hélas! demeurée seule, peut-être la révélation du sentiment que j'aurai eu pour toi, te touchera-t-elle assez pour que jamais, jamais plus tu ne te laisses prendre à ces hypocrisies de cœur, qui n'ont de commun avec l'amour que les paroles. Moi, ton pauvre Hamlet, comme tu m'appelais en me plaisantant, j'aurai lutté pour toi, mon Ophélie.—Et si je reviens,—peut-être aurai-je alors le courage de te montrer tout mon cœur, et toi, tu ne riras pas de l'enfant qui t'aura prouvé qu'il est un homme et qu'il saurait mourir pour tes chers yeux.—Ah! qu'ils étaient beaux, et que je les aurai aimés!»

Lucie de Nançay lut et relut cette étrange lettre, dont l'enfantillage ne pouvait plus la faire sourire après le dangereux duel qui avait suivi, et elle s'abandonna en arrière sur le fauteuil. Comme un éclair illumine tout un horizon, toute leur vie commune lui apparut à la clarté de cette confidence qui avait failli être un aveu d'outre-tombe, et sous un autre jour. Elle comprit que cet amour dont elle était éprise, dévoué jusqu'à la mort, respectueux jusqu'à là piété, délicat jusqu'au silence, elle l'avait eu auprès d'elle et qu'elle n'en avait rien su, et reprenant la lettre, elle la couvrit de baisers en fondant en larmes. Elle retourna auprès du jeune homme qui dormait toujours et elle le regarda longuement en lui touchant les cheveux d'une main si légère que, même éveillé, il ne l'eût pas sentie. Puis elle marcha de nouveau vers la table et, dans un buvard qu'elle avait apporté elle-même pour écrire, elle prit une autre lettre, très longue celle-là, et qui portait sur son cachet les armes des Bonnivet. C'était celle que le marquis lui avait envoyée le jour même et par laquelle il lui demandait de la revoir pour lui expliquer de vive voix l'état d'angoisse où il se trouvait lui-même. Elle approcha cette lettre de la bougie et la brûla,—puis, revenant vers le lit du blessé:—«Ah!» dit-elle, «il est bien jeune. Je vieillirai avant lui… Et cependant!…» Et sentant les larmes lui venir de nouveau, elle mit la main sur son cœur comme pour en contenir le battement et elle dit tout bas: «Ah! mon Dieu! ne le laissez pas mourir… Je sens que je l'aime!»

Houlgate, août 1885.

IV
Un Joueur

A GEORGES BRINQUANT.

J'étais entré au cercle en sortant du théâtre, et je m'attardai devant la table de baccarat. Je regardais, juché sur une de ces chaises hautes à l'usage des joueurs qui n'ont pas trouvé de place près du tapis vert, ou des simples curieux comme moi. C'était ce que l'on appelle, en termes de club, une belle partie. Le banquier, un joli jeune homme en tenue de soirée, la boutonnière fleurie d'un gardénia, perdait environ trois mille louis, mais sa physionomie de viveur de vingt-cinq ans se tendait à ne trahir aucune émotion. Seulement le coin de la bouche d'où tombaient les sacramentels: «J'en donne… En cartes… Bac… Voilà le point…,» n'aurait pas mâchonné avec tant de nervosité un bout de cigare éteint, si la frénésie froide du jeu ne lui eût serré le cœur. En face de lui un personnage en cheveux blancs, joueur professionnel celui-là, faisait le croupier, et il manifestait sans hypocrisie sa mauvaise humeur contre la déveine, qui, de coup en coup, diminuait le tas des jetons et des plaques entassés devant lui. En revanche, la plus joyeuse allégresse illuminait les visages des pontes qui, assis autour de la table, allongeaient leurs mises et marquaient sur le papier, avec la pointe du crayon, les alternances de la passe, cet «esprit de la taille» auquel les moins superstitieux ne sauraient s'empêcher de croire aussitôt qu'ils touchent une carte. Il y a, certes, dans le spectacle de toute lutte, fût-ce le combat d'un sept contre un huit et d'un roi contre un as, une je ne sais quelle fascination qui intéresse bien profondément la curiosité; car nous étions là, autour de ces joueurs, moi cinquantième, à suivre cette partie sans nous apercevoir que la nuit avançait. Quel philosophe expliquera ce phénomène encore, cette inertie d'après minuit qui, à Paris, immobilise tant de gens, n'importe où, mais hors de chez eux où ils se reposeraient du travail et du plaisir? Pour ma part, je ne regrette pas d'avoir cédé, cette nuit-là, au charme malsain du noctambulisme, car si j'étais sagement rentré à une heure convenable, je n'aurais pas rencontré, dans le salon où l'on soupe, mon ami le peintre Miraut en train de boire une tasse de bouillon, seul à sa petite table. Il ne m'aurait pas proposé de me mettre devant ma porte dans sa voiture, et je ne l'aurais pas entendu me raconter une histoire de jeu que j'ai transcrite de mon mieux le lendemain matin et qu'il m'a donné la permission de raconter à mon tour, la plume en main.

—«Que diable faisiez-vous au cercle passé minuit,» me demanda-t-il, «puisque vous ne soupiez pas?»

—«Je regardais jouer,» lui répondis-je; «j'ai laissé le petit Lautrec en bonne voie. Il perdait dans les soixante mille…»