—«Derrière la cathédrale, au bout de la rue des Notaires. On obliquait à gauche et c'était une étroite, une longue ruelle, tout assombrie par les arceaux gothiques. Nous l'appelions la rue Froide. Des gargouilles surplombaient, avec des sculptures d'une laideur terrible. Il tombait de là de longues cascades d'eau par les jours de pluie, et, par les jours d'orage, aussitôt le coin passé, quel soufflet vous donnait le vent, embusqué le long du chevet de la vieille église!»

—«Oui, mais tu te souviens que la devanture de la boutique de Commolet illuminait pour tous les enfants de la ville ce coin sinistre. Il jaillissait de cette boutique une source de tentations, intarissable. Il y avait derrière ces vitres, toujours brouillées, d'idéales bergeries, des troupeaux de bœufs et de moutons coloriés, rangés sur des prairies factices, des forteresses défendues par des fantassins tout ronds, au lieu que les soldats de plomb des autres marchands étaient plats. Les cavaliers contre lesquels luttaient ces fantassins se démontaient de leurs chevaux et ce simple détail les rendait vivants comme de véritables dragons et des cuirassiers réels. Il y avait là aussi des bateaux pontés avec des écoutilles, d'autres qui marchaient par la vapeur, et de microscopiques canons de cuivre qui se chargeaient à poudre. Moi, l'imperceptible trou percé dans leur culasse pour mettre le feu à la poudre me poursuivait avec la fascination d'un regard. Revois-tu, comme je fais, Commolet en train de se promener au milieu de ces prestigieux objets, dans ce paradis surnaturel, et sa casquette de drap jaunâtre à oreillières qui ne quittait jamais sa tête? Ce mince personnage, avec une face grise en lame de couteau, son nez infini et deux yeux d'un bleu pâle, me semblait un jouet de plus, quelque bizarre et compliqué pantin, parmi les autres. Quand nous pouvions décider nos bonnes à revenir du cours par cette rue, aujourd'hui démolie et qui méritait bien son surnom, tu te rappelles que le cœur nous battait dès l'apparition de l'église par-dessus les toits des maisons. Mais, cette année-là, c'était en 1861, l'année où l'on te mit pensionnaire, j'étais seul à faire cette route quand je revenais du collège, et il y avait à cet ensorcelant étalage un objet qui effaçait pour moi tous les autres,—un sabre de cuivre doré. Littéralement, ce sabre me remplissait cette rue Froide d'un éclat de soleil. Comment j'en étais arrivé à un désir frénétique de posséder ce jouet, cela ne t'étonnera pas, toi qui sais l'ardeur de mon imagination d'alors et que j'ai vécu à l'état de fièvre chaude jusqu'à ma quinzième année. L'or de ce fourreau fulgurait pour moi dans cette ruelle grise; il éclaboussait de rayons les teintes sombres des pierres. Le ceinturon était de cuir rouge, la poignée incrustée de nacre. Boucler ce cuir rouge autour de ma taille, manier la nacre de cette poignée, tirer cette lame de ce fourreau damasquiné, constituait pour ma tête de neuf ans un de ces rêves de félicité, si violemment caressés qu'ils deviennent invraisemblables. Hélas! le sabre d'or coûtait vingt-quatre francs. Ma sœur Blanche, qui me donnait toujours des livres, m'avait bien dit: «Si tu arrives à avoir dix francs d'économie, je te compléterai la somme.» Économiser ces dix francs sur nos chétives semaines d'écolier, tu sais si nous le pouvions. Ma seule chance était qu'à Noël de cette année, mon oncle m'octroyât, comme cela lui était arrivé une fois déjà, une petite pièce; mais lui aussi était pour les livres. Mon espoir était donc bien faible, et cette faiblesse augmentait encore l'ardeur de ma convoitise.»

—«Ce que je t'en ai connu de ces émotions-là, mon pauvre Claude,» interrompis-je; «mais je ne savais pas l'histoire du sabre. Je t'ai vu en revanche amoureux, je ne peux pas employer un autre mot, d'un horrible petit diadème de madone, tout garni de pierreries fausses, qui rutilait chez un marchand d'objets religieux, et tu rêvais d'en couronner Aline Verrier, la jolie et blonde Aline, qui jouait aux épingles avec nous chez ta sœur quand j'allais y goûter.»

—«Était-il si horrible que cela?» fit-il en hochant la tête. «Je le vois, pour ma part, aussi beau que le diadème de la reine Constance qu'on montre à Palerme, dans le trésor!… Mais, puisque tu n'as pas oublié la rage de mes fantaisies, tu comprendras mieux le drame moral qui se joua en moi durant cette nuit de Noël d'il y a vingt ans. Ma sœur Blanche était souffrante comme toujours, elle avait eu dans la journée une migraine si forte qu'elle avait dû se coucher. Mon beau-frère, qui prévoyait la catastrophe prochaine, ne la quittait plus et tous les deux avaient consenti à ce que j'allasse dîner chez mon oncle. «Il faut pourtant bien qu'il s'amuse un peu,» disait-elle en caressant mes boucles avec sa main maigre, dont la moiteur froide me faisait une si saisissante impression. Elle ne devinait pas, chère sœur, que sa chambre de malade, si tiède et si calme, était l'endroit où je me plaisais le mieux du monde. Tu sais comme depuis la mort de notre père et de notre mère elle avait été bonne pour moi, et, si elle avait vécu, que j'aurais été autre!… Cette chambre, tu t'en souviens, donnait sur la place d'Armes. Par les fenêtres, on voyait la statue d'un maréchal du premier Empire, en grand costume et le bras tendu pour donner un ordre. N'ayant d'autre ami que toi qui ne pouvais pas venir chez nous parce que l'on craignait notre bruit pour ma sœur, cette pièce tendue de bleu, où je jouais seul et silencieusement durant des heures, s'animait et se métamorphosait au gré de mon caprice. Les meubles devenaient des personnes auxquelles je prêtais des gestes, des discours, des intentions, des actes. Une des chaises était toi, une autre Aline. Je me livrais, en votre compagnie, à des jeux imaginaires, tandis que Blanche lisait, couchée sur sa chaise longue, auprès du feu, avec son pauvre visage d'une poitrinaire de vingt-cinq ans. Elle était mon aînée de tout cela. Par les fenêtres closes, arrivaient les cris des gamins de la rue en train de jouer autour du bronze du soldat célèbre… Je n'aimais donc pas beaucoup à sortir, et cependant, par ce soir de Noël, l'idée de dîner chez l'oncle Gaspard Larcher me souriait. N'avais-je pas la secrète espérance qu'il me donnerait une piécette d'or, de la couleur du sabre qui miroitait à la devanture connue? «Ch'est que ch'est un richeu chouchou…» J'entendais d'avance l'accent auvergnat du père Commolet et je le voyais approcher du fourreau convoité sa main cordée de rides. A cette seule image, j'étais presque obligé de fermer les yeux.»

—«Oui, c'est bien sa phrase,» dis-je en riant, «et quand il débattait la vente avec son «à che prix ch'est donné!…» Mais pardon de te couper ton récit et arrivons chez l'oncle Gaspard. Qu'y avait-il là?»

—«Tous nos morts,» répondit-il avec une mélancolie qui était aussi la mienne, car notre passé d'enfants fut si commun. «Vois-tu la salle à manger avec son dressoir et son meuble en bois tourné? Mon oncle présidait, très maigre et très grand, le front bien pris dans ses cheveux demeurés noirs, au petit doigt la large émeraude verte que nous lui enviions tant, en redingote marron. Si je m'étais baissé, moi qui étais tout à côté de lui, pour ramasser ma fourchette ou mon couteau, j'aurais pu voir ses pieds cambrés dans ces fameuses bottes qu'il ne quittait jamais, habitude à laquelle il prétendait devoir une exemption absolue de rhumes et de douleurs. Ma tante Laure se tenait en face de lui, avec ses mitaines noires et les deux anglaises grises qui, sous son bonnet à rubans lilas, pendaient le long de son visage tout plissé, passé et lassé, qu'éclairaient ses doux yeux noirs. Il y avait là aussi M. Optat Viple, l'ancien inspecteur, qui était représenté dans nos albums de famille par une photographie dans laquelle il regardait une fleur posée sur son chapeau. Il avait colorié la fleur lui-même, en rouge dans l'album de tes parents, en blanc dans le nôtre,—et c'était la même fleur! ce qui nous causait un étonnement jamais dissipé. Il y avait Mme Alexis, Greslou l'ingénieur, le capitaine Hippolyte Morin, le vieux M. Largeyx, Mlle Élisa, mon autre tante Claudia, venue de Saint-Saturnin pour les fêtes. C'est la seule de tous les convives qui soit encore de ce monde avec l'oncle Gaspard et moi-même. Il y avait mon cousin surtout, qui fut durant le repas singulièrement capricieux, tantôt taciturne, tantôt rieur et buveur. Quoiqu'il ne fût pas en uniforme, son visage martial révélait du coup l'officier. Depuis lors et à distance, j'ai compris qu'il flottait dans ses yeux bruns quelque chose d'ambigu et aussi que les coins de sa bouche, qui tombaient un peu, révélaient un fond de crapule. Tu comprendras tout à l'heure pourquoi le sujet de la causerie m'est demeuré présent à la mémoire. J'étais, à table, le seul enfant, et trop petit pour qu'on prît garde si je comprenais ou non les discours échangés. On parlait des pressentiments et, à ce propos, des superstitions, au sujet du maréchal dont la statue se dressait sur la place d'Armes, devant la maison de ma mère. A Eylau, et avant de lancer ses dragons à la charge, cet homme si brave avait reculé deux fois, comme s'il eût vu la mort face à face. Il avait cravaché son cheval alors avec emportement et dit à l'officier le plus proche: «Je suis comme mon pauvre Desaix, aujourd'hui, je sens que les boulets ne me connaissent plus.» Cinq minutes plus tard il tombait, frappé en pleine poitrine. Cette anecdote servit de point de départ à vingt autres. Mme Alexis raconta qu'ayant vu en rêve le facteur entrer et lui remettre une lettre funèbre, la lettre lui avait été, en effet, donnée le lendemain dans des circonstances identiques. Le capitaine avait entendu distinctement la voix d'un de ses amis l'appeler; à cette même heure cet ami, qu'il ne savait pas malade, se mourait. M. Largeyx, qui devait se mettre en voyage, avait été supplié par sa femme de ne point partir, et ce conseil lui avait sans doute sauvé la vie, car le train qu'il voulait prendre avait déraillé. De telles histoires se répètent dans toutes les conversations de ce genre, toujours analogues, toujours affirmées avec une pareille bonne foi, et toujours impossibles à vérifier, tant notre besoin de merveilleux donne aisément le coup de pouce à nos souvenirs. Mon oncle et M. Viple écoutaient ces propos avec le sourire d'incrédulité que tu devines. C'étaient deux vieux diables, nés sous l'Empereur et grandis dans la philosophie du dix-huitième siècle. Ils avaient beaucoup fréquenté un interne de Dupuytren dans leur première jeunesse, et leur réponse, lorsqu'on leur parlait du Surnaturel, était cette simple phrase qu'ils prononçaient en se regardant: «Ils n'ont donc jamais vu disséquer?» Ils furent, ce soir-là, comme d'ordinaire, parfaitement incrédules et ironiques, et clignant des yeux pour faire tour à tour parler les convives.—«Et vous, Lucien?» interrogea M. Viple à un moment.—«Moi,» fit le jeune homme, «je n'ai pas vu disséquer, comme vous dites, mais j'ai mes superstitions; je me suis battu et je crois aux pressentiments; j'ai joué et vu jouer et je crois aux fétiches.»

—«Jurerais-tu qu'il eût tort,» fis-je en riant, «toi qui ne pouvais plus passer une fois au baccarat, aussitôt que Molan te regardait jouer?…»

—«Que savons-nous, en effet, de ce que nous appelons le hasard?» dit Claude. «Mais, sur le moment, ce ne fut pas l'idée qui me frappa, ce fut le mot. A cette époque, les termes inconnus et à demi compréhensibles exerçaient sur moi un véritable ensorcellement. Quel frisson firent courir en moi ces deux syllabes jusqu'alors inentendues: fétiche, je renoncerais à l'expliquer devant quelqu'un qui ne serait pas toi. A quelques phrases de mon cousin, je devinai à peu près, comme un enfant en est capable, ce que le terme signifiait, et je m'amusai à me répéter ce mot: fétiche, une fois sorti de table et rentré au salon. J'étais assis comme d'habitude sur cette petite chaise très basse que tu aimais aussi, dans le dossier de laquelle une sculpture en bois configurait la fable du Renard et de la Cigogne; messire Renard, accroupi et le museau dressé, regardait dame Cigogne fouiller de son long bec un vase à col étroit. Tout dans cette pièce, en ce moment éclairée par les quatre hautes lampes, s'accordait si bien à la physionomie des personnes rassemblées là pour y prononcer les mêmes discours parmi les mêmes meubles du plus pur style Empire,—les meubles de mon grand-père, le vieux notaire et le voltairien. Son portrait, appendu à la muraille, ressemblait à mon oncle avec une exactitude extraordinaire. «C'était un bon homme, mais un païen,» me répétait souvent ma tante; autre mot qui me laissait rêveur. Il avait eu mon oncle très jeune et mon père très vieux. Je songeais qu'il avait connu, lui, le maréchal, notre compatriote, et dans ma tête, que le sommeil gagnait, toutes les phrases écoutées se mélangeaient étrangement au souvenir de ce que je savais de cet aïeul au portrait énigmatique. Tout cela ne m'empêchait pas d'être profondément anxieux à l'endroit du cadeau que me ferait mon oncle, et lorsqu'on annonça, vers neuf heures, que ma bonne m'attendait, ce fut le cœur battant que je présentai ma joue à l'accolade de toutes les vieilles gens pour finir par cet oncle Gaspard qui tira de sa poche un petit volume enveloppé d'un papier de soie.—«Tu l'ouvriras à la maison,» me dit-il. C'était cet adorable livre sur les papillons, tout illustré de dessins coloriés, qui nous servit de prétexte durant les vacances à torturer tant de ces délicats insectes, pour les comparer aux planches du recueil. Mais en recevant ce présent, et tandis que je disais merci, ma déception était grande. Ah! que j'eusse mieux aimé de quoi augmenter le trésor enfermé dans ma tirelire, pareille à la tienne, une pomme de grès teintée en vert que je secouais une fois par jour au moins pour entendre le bruit de mes gros sous. Le rêve du sabre doré dormait dans cette tirelire et il me fallait l'y laisser! Que devins-je, lorsque mon cousin me dit: «Moi aussi, je veux te faire mon cadeau; suis-moi dans ma chambre.» Il m'emmena, et cherchant dans son porte-monnaie deux pièces, une blanche et une jaune: «Voilà qui est pour toi,» fit-il en me montrant celle d'argent qui valait quarante sous; «quant à celle-ci,» ajouta-t-il en me montrant la jaune qui valait, elle, les dix francs, mes dix francs, «regarde-la bien, c'est elle qui va me servir de fétiche. Il faut que j'aie la veine au jeu, ce soir, tu m'entends?… Tu la donneras au premier pauvre que tu vas rencontrer d'ici à la maison. N'y manque pas, sinon tu me porteras une guigne noire.» J'entends encore ces mots, qui étaient fort obscurs pour moi, de par delà ces vingt années. Je pris les deux pièces dans ma main déjà gantée de son gros gant de laine tricotée, je promis à mon cousin d'exécuter fidèlement sa commission, et il me remit aux soins de Miette, qui, sa cape brune sur la tête, ses galoches aux pieds, sa lanterne à la main, m'attendait au bas du grand escalier.»

—«Voilà un vrai trait de joueur,» l'interrompis-je. «C'est comme en Italie, où l'on fait tirer les numéros du lotto, le samedi, par un petit garçon, vêtu de blanc pour la circonstance…»

—«Il était tombé beaucoup de neige la veille,» continua Claude, sans relever mon exclamation, «en sorte que, pour ne pas glisser, nous marchions très lentement par les rues silencieuses. Miette me tenait la main gauche, et avec les doigts de ma main droite je serrais fortement les deux pièces que je sentais de grandeur très inégale. Les boutiques étaient presque toutes fermées, mais à la plupart des fenêtres on voyait de la lumière. Pour rentrer à la maison, nous devions contourner le chevet de la cathédrale et passer précisément devant le magasin du père Commolet. Ma bonne, que nous appelions la Fourmi, c'est toi qui l'avais baptisée, parce que tu lui trouvais une inexprimable ressemblance avec cet industrieux animal, ne causait guère, et moi je regardais ce coin de la vieille ville qui formait à cette heure un paysage singulier. Les sveltes arceaux se détachaient en noir sous la couche de neige blanche qui les recouvrait. Le ciel étincelait d'étoiles et la maison de Commolet montait, droite, close et sombre. L'image du jouet rêvé flamboya soudain devant moi avec plus d'intensité que jamais, et je songeai qu'il serait à moi, si la pièce d'or que je sentais si mince sous ma main m'appartenait. A peine ces deux idées furent-elles entrées à la fois dans mon esprit qu'elles se lièrent d'elles-mêmes. Si la pièce d'or m'appartenait? Mais, si je veux, elle m'appartient. Qui m'empêche de donner au premier pauvre, non pas celle-là, mais l'autre? Qui le verra? Si j'avais dit tout cela au cousin, c'est à moi qu'il aurait donné les dix francs. C'est un si bon, un si excellent garçon… J'en étais là de mes réflexions quand nous passâmes sous les fenêtres du cercle dont mon cousin faisait partie lorsqu'il était chez mon oncle. J'avais entendu ma sœur dire un jour qu'on jouait là «un jeu d'enfer.» Cette expression me revint et avec elle la vision subite de l'enfer, en effet, dont l'abbé Martel, tu te souviens encore, nous faisait en chaire des descriptions terribles. «Si je prends ces dix francs,» me dis-je tout d'un coup, «c'est un vol; or le vol est un péché mortel.» Je me vis damné. Je lâchai aussitôt la petite pièce d'or pour ne plus manier que la grande. «Je donnerai les dix francs au premier pauvre,» pensai-je; «mais s'il ne s'en rencontre pas?» Je n'en avais pas vu un seul depuis la maison de mon oncle. «Hé bien, s'il ne s'en rencontre pas, je le dirai demain à mon cousin, et il ne me reprendra pas la pièce.» Je raisonnais ainsi, mais je savais trop que mon raisonnement était un mensonge. Nous devions passer devant le portail de la chapelle des Capucins. C'était le rendez-vous ordinaire des mendiants et, par cette veille de Noël, ils seraient là tous qui attendraient l'arrivée des fidèles à la messe de minuit. C'était un des coins de notre ville que nous connaissions le mieux, car là se tenait la mère Girard, la marchande qui nous vendait des pommes en automne, en hiver des sucres d'orge, et des cerises au printemps, attachées par du fil à un petit bâton. L'angle de ce portail, à droite, servait de niche à un aveugle dans le masque flétri duquel s'ouvraient des yeux blancs à demi cachés par des paupières sanguinolentes. Ne l'aperçois-tu pas, remuant la tête, tout droit et sec dans sa blouse bleue? Il tenait par une chaîne rouillée un caniche d'un blanc sale et tendait aux passants, en guise de sébile, l'intérieur d'un chapeau de feutre noir, privé de sa coiffe? Je n'étais pas arrivé à dix pas de la chapelle que j'entendais sa plainte: «La charité, bonnes gens…» A peine la voix eut-elle frappé mon oreille que de nouveau la tentation de m'attribuer la pièce d'or se présenta devant ma pensée, irrésistible cette fois. Aucune autre idée n'eut le loisir de paraître et de chasser celle-là qui me fit, machinalement, quitter la main de ma bonne et déposer dans le chapeau de l'aveugle…»