—«La pièce d'argent?» lui demandai-je comme il hésitait.
—«Oui,» fit-il avec un soupir, «la pièce d'argent. La chapelle des Capucins était dépassée, le trottoir de la place du Taureau longé, le coude de l'impasse de l'Hôpital tourné. Nous étions devant notre maison. Un étrange calme avait succédé en moi à ma première agitation. Le simple fait de la faute commise, et irréparablement, m'avait tiré de l'incertitude, et, du coup, apaisé pour quelques instants. J'ai compris depuis, par le souvenir de ces minutes-là, pourquoi la plupart des criminels, aussitôt l'action exécutée, entrent dans une période de repos intime qui leur permet quelquefois de dormir à la place même où ils ont tué. Cependant, la mystérieuse voix intérieure qui nous dit: «c'est mal,» commença de s'éveiller en moi lorsque je me trouvai devant ma sœur. Je n'avais jamais eu, depuis deux ans que j'étais chez elle, une pensée qu'elle ne connût, et, dans mon existence d'enfant sage, mon seul méfait sérieux avait consisté à faire, l'année d'auparavant et malgré sa défense, une cueillette des plus belles fleurs de notre jardin. Je les avais plantées par la tige dans ma petite brouette, au préalable remplie de terre, afin d'avoir un jardinet à moi. Surpris par un domestique, j'avais pris la brouette entre mes bras, escaladé l'escalier quatre à quatre, jeté le tout, sable et fleurs, dans une armoire à charbon située au fond d'un corridor, et je n'avais plus osé passer là qu'en tremblant, quoique personne ne me parlât jamais de cette équipée. Mais, à deux ou trois reprises, ma sœur Blanche m'avait regardé si singulièrement, qu'un jour je fondis tout à coup en larmes, et j'avouai mon forfait. Elle me boucla les cheveux avec les doigts, comme c'était son habitude quand elle me gardait auprès d'elle un peu longtemps, et elle me dit, avec un sourire: «Est-ce que tu crois que tu pourras jamais rien me cacher?» Allait-elle voir dans mes yeux que j'avais cette fois une faute à cacher, plus grave que ma première peccadille,—elle ou mon beau-frère, le médecin, cet homme si sérieux dont les silences m'avaient toujours un peu gêné? Mais non, soit que Blanche se sentît plus souffrante encore que d'habitude, et mon beau-frère plus préoccupé, soit qu'avec l'âge j'eusse fait quelques progrès dans l'art de l'hypocrisie, ils se contentèrent, ce soir-là, de me questionner sur mon oncle et ma tante, feuilletèrent mon livre et me renvoyèrent dans ma chambre. Mon premier soin, tandis que Miette allumait les bougies et qu'elle avivait la flamme du foyer, fut de rouler la pièce d'or dans mon mouchoir. Je la glissai sous mon oreiller, afin qu'en me déshabillant la brave fille ne pût s'apercevoir de rien. Elle me dévêtit comme chaque soir, me fit mettre à genoux au pied de mon lit pour dire ma prière, et posa elle-même mon soulier au coin de la cheminée, tout prêt pour recevoir le cadeau de Noël. Le vent s'était levé. Il commençait de souffler autour de la place d'Armes, avec ce frémissement que nous avons tant de fois écouté ensemble. Pourquoi Miette, qui ne prononçait pas vingt paroles par heure, me dit-elle tout à coup: «Les pauvres gens, qui sont sans abri par une nuit pareille!…» En parlant ainsi, elle retirait de ma couchette la bassinoire de cuivre. A travers le couvercle je voyais la braise rougeoyer. Mes rideaux baissés, ma couverture préparée, la flamme claire de ma cheminée, tout dans ma petite chambre exprimait la douceur de l'existence que je menais à cette époque auprès de ma chère Blanche. Ce n'était pas la première fois que la sensation de la sécurité profonde, rendue comme perceptible par l'aspect de ces objets familiers, m'engourdissait délicieusement le cœur; mais, tandis que je me coulais entre mes draps chauffés, voici qu'au lieu de me fixer dans cette sensation, je laissai mon esprit évoquer, par contraste, l'image de l'aveugle debout sous le portail et fouetté par la bise: «La charité, bonnes gens…,» disait sa voix. «C'est égal,» songeai-je tout à coup, «j'ai volé ce pauvre homme…, volé, volé…» Je me répétai ces syllabes à plusieurs reprises. Ma bonne avait soufflé la lumière et quitté la chambre, que la flambée dernière des bûches croulantes éclairait fantastiquement. Je dépliai mon mouchoir et je pris la piécette d'or dans ma main pour chasser, par cette impression, le sentiment de honte qui venait de me faire monter le sang au visage, quoique je fusse tout seul et que personne ne pût me voir. Oui, elle était là, je la tenais, et avec elle, c'était comme si j'eusse tenu le jouet tant convoité. Pas tout à fait cependant. Il faudrait d'abord expliquer à ma sœur comment ces dix francs étaient en ma possession. Lui raconter que mon oncle me les avait donnés? Impossible. Elle lui en parlerait. Il dirait que non, et je serais perdu. Attendre quelques semaines et soutenir que c'était le résultat de mes économies? Je comptai sur les doigts de ma main demeurée libre, il fallait plus d'une demi-année pour que cette fable devînt vraisemblable, et d'ici là le sabre serait peut-être vendu. Bah, étais-je simple de ne pas avoir songé tout de suite au plus sûr moyen? Une après-midi que je sortirais avec ma bonne, je cacherais les dix francs dans le creux de ma main, et, à un moment de la promenade, j'aurais tout uniment l'air d'avoir ramassé la pièce par terre. J'étais minutieux et j'observais beaucoup. J'avais, plusieurs fois déjà, trouvé ainsi quelques petits objets. La pièce d'or serait une trouvaille de plus… Oui, c'était là un plan raisonnable, je m'y arrêtai, et je me retournai sur le côté droit pour dormir. Je ne pus pas. Je me vis en présence de ma sœur, et lui débitant ce mensonge. Je sentais d'avance que les joues me brûleraient et que tout en moi crierait,—quoi? Mon vol. Oui, un vol. Car voler, c'est prendre ce qui n'est pas à nous, et cette pièce n'était pas à moi. Elle était au premier pauvre rencontré sur mon chemin, et ce pauvre était l'aveugle des Capucins. Je l'entendis soudain qui me disait de sa même voix traînante: «Voleur…, voleur…» J'étais un voleur. Cela me causa une contraction au cœur presque insupportable. Un voleur, mais cela me représentait un comble d'abjection! Un voleur, comme les deux hommes que nous avions vus traverser la place, un soir d'été, entre des gendarmes, en haillons, la face souillée de poussière et de sueur, l'œil farouche, les mains liées avec des chaînettes!»
—«Ton cousin était pourtant avec nous, ce jour-là,» m'écriai-je.
—«Hé bien!» dit Claude, «cette image de honte m'envahit, m'oppressa, m'écrasa, et avec elle un si intense dégoût de mon action, qu'ayant pensé au sabre doré, j'aperçus nettement que je n'aurais plus aucun plaisir à le porter. Je m'imaginai l'avoir au côté. Toi ou un autre, vous m'en faisiez des compliments. De quel front les recevrais-je? Je tirai mon bras du lit et je posai la piécette volée sur ma table de nuit. Elle me semblait brûlante maintenant.—«Non,» me dis-je, «non, je ne la garderai pas. Je la jetterai demain ou je la donnerai à quelque autre mendiant.» Cette résolution prise, je fis un signe de la croix et je dis un Ave pour m'y confirmer. Dans l'ombre, je cachai simplement la maudite pièce au fond du tiroir de ma table de nuit, et j'essayai de dormir. Mais ces troubles m'avaient donné une sorte de fièvre. Mes idées étaient en éveil. Je n'avais jamais pensé aussi vite. Les phrases entendues chez mon oncle se mirent à tourbillonner en moi. La conversation sur les pressentiments et les influences occultes reparut dans mon esprit, et avec elle l'image de mon cousin Lucien. «Celle-ci,» avait-il dit, «regarde-la bien, c'est mon fétiche.» L'étrange impression de mystère que ce mot m'avait infligée déjà se ranima, et je raisonnai sur elle. En ne remettant pas la pièce d'or à l'aveugle, je n'avais pas seulement commis un vol, j'avais manqué à ma promesse envers Lucien. Je lui avais peut-être porté malheur. C'était une formule qui avait passé et repassé dans la causerie. J'aperçus alors, en pensée, et presque avec l'exactitude d'une hallucination, mon cousin qui sortait de chez lui et suivait le chemin que j'avais suivi. Sa jambe gauche traînait un peu. Le col de loutre de son pardessus était relevé, son gant fourré maniait sa canne à épée, une canne droite qu'il suffisait de lancer en avant d'un petit mouvement sec pour qu'il en jaillît cinq pouces d'acier aigu. Je l'entendais siffler son air favori de cette année-là: «Je suis le major…» Il contournait le chevet de la cathédrale, il montait au cercle… Là mes images se brouillaient. Je n'avais jamais vu de salle de jeu que sur la couverture d'un de nos livres.»
—«Place des Petits-Arbres, à la devanture du père Duchier?»
—«Précisément. Tu te souviens comme la gravure était effrayante. Elle représentait un amoncellement, sur une table, de billets de banque et de louis que plusieurs personnes se partageaient avec fureur, tandis que, dans un coin, un jeune homme appuyait sur sa tempe le canon d'un pistolet. J'étais incapable, en ce moment, de lutter contre cette vision. Pour les enfants comme plus tard pour les amoureux, ce qui est conçu comme possible est admis aussitôt comme réel. Je me tournai et me retournai dans mon lit en proie à une anxiété si forte que je finis par me relever sur mon séant. J'allumai ma bougie et je regardai ma montre. Il n'y avait pas plus d'une heure que j'étais couché. Je réfléchis. «Il ne faut pas que cela arrive,» dis-je tout haut, et ma propre voix me fit peur. Quoi, cela? Je n'aurais pas pu répondre, mais je me trouvais accablé par l'attente de quelque épouvantable malheur. «Ce sera un pressentiment,» songeai-je, et je me rappelai la mort du maréchal dont j'avais tant regardé le profil héroïque. Ce souvenir d'un fait vrai donna un caractère de réalité absolue à mes appréhensions. J'étais bouleversé comme si la chose redoutée était là, présente et vivante. «Mais qu'y faire? qu'y faire?» me répétai-je avec désespoir. A la lumière de la bougie, je regardai la pièce d'or pour la première fois. Elle était à l'effigie de la République de 1848 et marquée d'une croix, que le joueur s'était sans doute amusé à tracer avec la pointe d'un canif. Dans l'état d'énervement où je me trouvais, ce signe cabalistique me frappa soudain d'une terreur superstitieuse dont, à cette minute, je retrouve encore l'impression. Probablement cette image me suggéra celle de la chapelle. Je revis le caniche et sa chaînette, les paupières de l'aveugle, le chapeau tendu, et alors une idée s'imposa, irrésistible. Il fallait à tout prix réparer ce que j'avais fait, et cette nuit même. Il le fallait, et pour cela retourner à la chapelle, et remettre la pièce d'or dans le chapeau du pauvre… Résolution folle, et cependant réalisable. Je ne pensai pas une minute à charger ma bonne de cette commission. J'aurais dû m'expliquer, et j'eusse préféré la mort… Mon beau-frère et ma sœur étaient couchés, nos domestiques attendaient dans la cuisine le moment d'aller à la messe de minuit. Elle était au rez-de-chaussée, cette cuisine, et sur le devant. A l'autre bout du corridor, et faisant face à l'entrée, se trouvait la porte du jardin, fermée au loquet. Le jardin lui-même communiquait avec la rue par une porte basse dont la clef était pendue sous le hangar. Il m'était donc aisé d'exécuter une évasion, pourvu que je ne fisse aucun bruit. En un quart d'heure j'allais et je revenais. Et si j'étais surpris? Bon, je dirai que j'ai voulu entendre la messe de minuit. Je serai terriblement grondé. Mais un sentiment de justice, commun aux enfants et aux animaux, me faisait accepter, sans trop de révolte, la crainte d'un châtiment si mérité pour ma vilaine action. D'ailleurs il me suffisait d'apercevoir la possibilité de réparer ma faute pour que cela devînt, à mes yeux, une nécessité impérative. L'angoisse avait été trop forte, le soulagement était trop certain. Me voici donc me glissant à bas de mon lit, reprenant un à un mes vêtements que Miette avait posés sur la chaise, mes deux souliers, au risque de n'avoir pas de cadeau de Noël si le petit Jésus descendait par la cheminée durant mon absence, rampant l'escalier avec un battement affolé du cœur à la moindre crépitation, ouvrant la porte du jardin dont le grincement faillit me faire tomber sans connaissance… Encore une minute, et j'étais dans la rue, tout seul, pour la première fois de ma vie, à près d'onze heures du soir… Tu sais combien j'étais alors susceptible de frayeur, grâce à la nervosité maladive qui nous était commune à ma pauvre sœur et à moi. Laquelle n'avais-je pas subie de toutes les paniques dont les enfants sont victimes? Êtres et idées m'avaient également hanté. J'avais eu peur de l'homme caché sous le lit et qui va vous saisir par la jambe, peur de la léthargie qui va permettre qu'on vous enterre vivant, peur des revenants et peur des démons, peur des voleurs et peur des fées, que sais-je? Mais, à ce moment-là, et tandis que je trottais sur la neige par les rues désertes, l'idée fixe me rendait insensible à mes préoccupations habituelles. J'allais, courant sur le tapis glissant et glacé, la maudite pièce serrée dans la main, mon chapeau baissé sur mes yeux, et préoccupé seulement d'arriver vite. Ah! je vivrais bien vieux que je n'oublierai jamais l'immense désespoir dont je fus pris au tournant de l'hôpital. Je fais un faux pas, le pied me manque, je tombe sur la neige, et, dans ma chute, la pièce d'or m'échappe des doigts; vainement je gratte cette neige avec mes ongles, vainement je sanglote en fouillant tout autour. Onze heures sonnent dans le clocher de l'hôpital. Il me faut rentrer les mains vides, le cœur bourrelé des plus invincibles remords. Du moins, un dernier malheur me fut évité, je pus revenir sans être surpris…»
—«Et la suite?» insistai-je comme il se taisait.
—«Tu la connais trop,» répondit-il, «ce fut cette nuit même que Lucien, au cercle, ayant perdu au baccarat une somme pour lui énorme, perdit la tête et tricha. Ce fut la moins savante des tricheries, celle qui s'appelle en argot de joueurs la poussette, et qui consiste à pousser en avant un billet de banque, posé à cheval sur la ligne du tableau, quand le tableau gagne, et à le retirer quand il perd. Lucien fut pris, exécuté… Que te dire? Je sais tout ce que tu pourras répondre, et que le hasard d'une coïncidence a tout fait, et que mon cousin n'en était sans doute pas à son premier coup, et que la passion du jeu suffit à perdre un homme. Pourquoi cependant n'ai-je jamais pu détruire entièrement le remords de cette unique improbité de mon enfance, qui m'a rendu honnête homme pour le reste de ma vie? Et pourquoi cette veillée de Noël si heureuse et gaie pour tous, n'a-t-elle jamais pu être pour moi que le plus mélancolique, le plus déprimant des anniversaires?»
—«Alors,» lui dis-je après un nouveau silence, «notre réveillon de cette nuit, tu n'y tiens pas beaucoup?…