—«Et toi?» fit-il.
—«Après ton histoire, plus du tout,» lui répondis-je. «Donne-moi du thé et parlons encore de l'Auvergne, de nos courses dans la montagne, cette fois, pour chasser un peu ce triste souvenir…»
Et il fallait qu'il fût bien triste en effet, car cette conversation sur notre enfance, qui avait le privilège de le distraire dans ses plus mauvais moments, ne réussit pas à chasser le nuage que ce souvenir avait amassé sur son front, et, comme la superstition est contagieuse! j'ai beau moi-même me démontrer qu'il n'y a là qu'un scrupule maladif, je n'arrive non plus à me convaincre tout à fait qu'il n'a pas été un peu la cause du malheur de Lucien!
Paris, décembre 1884.
VI
Jacques Molan
A FERDINAND DE GIORGI.
Ce soir-là, Thérèse de Sauve était cruellement triste. C'était dans la semaine qui suivit sa première rupture avec Hubert Liauran. Elle avait trompé ce garçon qu'elle adorait,—entraînée par un caprice de sensualité qu'elle ne comprenait plus elle-même. Par suite de quelles indiscrétions Hubert avait-il soupçonné cette aventure? Elle ne le savait pas. Mais il l'avait soupçonnée, et elle la lui avait avouée, en proie à un de ces délires de sincérité, comme en ont les femmes véritablement éprises. Maintenant tout était fini entre eux. Elle le croyait du moins, et elle en était désespérée. Sous le prétexte d'une migraine, elle avait laissé son mari se rendre sans elle à un dîner où ils étaient priés, et, demeurée seule, elle vaquait à cette mélancolique occupation de reprendre une par une les lettres qu'elle gardait de son cher, de son pauvre ami. Par quelle étrange association d'idées ce passé tout vivant et encore tout saignant la fit-il songer à un autre passé, mort celui-là, et à son intrigue avec le célèbre romancier Jacques Molan, qui avait précédé de deux années cette passion pour Hubert? Ah! si ce dernier, qui, lui aussi à cette même heure, agonisait de désespoir parmi ses souvenirs, avait pu voir cette maîtresse, qu'il savait pourtant infidèle, chercher ce qu'elle cherchait parmi ses papiers! Hélas! Nous avons beau fouiller et fouiller dans le cœur d'une femme que nous aimons, il y a toujours un secret à y découvrir après un autre, et le plus cruel de ces secrets est encore celui-ci, qu'en nous disant après toutes ces hontes qu'elle nous aime, elle ne nous ment pas. Car en bouleversant le tiroir où elle était sûre de retrouver le seul souvenir qu'elle eût conservé de Jacques, la malheureuse ne pensait qu'à Liauran! C'était, ce souvenir, une espèce de nouvelle autobiographique composé «pour elle seule,» comme il était écrit sur la feuille de garde,—ce qui n'avait pas empêché l'écrivain de la publier, en changeant seulement les noms, dans un recueil vendu à vingt-cinq mille exemplaires, sous ce titre à la Jacques Molan: «Tristes nuances!» Mais quand il avait apporté à Mme de Sauve ce petit manuscrit, elle n'était pas encore sa maîtresse, et il s'ingéniait, l'adroit et félin séducteur, à remuer en elle cette corde de poétisme vaguement littéraire que beaucoup de femmes du monde, restées naïves sur ce point malgré leurs fautes, portent en elles. Mon Dieu! comme Thérèse s'était sentie autrefois doucement caressée par cette confidence que le sycophante avait appelée mélancoliquement: «Mon grand Remords.»
MON GRAND REMORDS
Pour Elle seule.