Si Mme Henriette de Jardres n'avait pas été la femme d'un des plus élégants parmi les conseillers d'État de l'Empire, elle n'aurait pas été lassée du monde jusqu'au dégoût, et elle n'aurait pas préféré à sa villa de Deauville la solitude de ce coin des Vosges. Si elle avait eu le pied moins joli, elle n'aurait pas chaussé des souliers vernis dont les cordons se dénouaient si souvent qu'il lui fallait, le long des promenades, prier Mlle Annette de les rattacher, et les bas de soie vert-pâle à coins vert-sombre qui moulaient la fine attache de ce pied, n'auraient pas apparu au bord de sa robe. Et si je n'avais pas considéré, avec une attention d'autant plus absorbée qu'elle était plus hypocrite, ces menus détails et vingt autres encore, j'aurais peut-être remarqué combien il passait de tristesse dans les yeux d'Annette à chacun des mouvements de mes yeux à moi vers Mme Henriette. Mais les journées de ce mois d'août tendaient le ciel d'un si clair azur, les soirées prolongeaient sur le petit lac de si troublantes agonies de lumière, j'avais toujours eu si peu de tête, et le relent de mon enfance passée traînait si langoureusement dans ma chambre que ma sensibilité romanesque s'exaspéra et que je devins éperdument amoureux de la belle Parisienne.
Pour l'instant, elle se trouvait seule à sa maison, avec ses deux enfants, son petit garçon Lucien et sa petite fille Marie: elle, toute blonde, et dans ses yeux le regard et sur sa bouche le sourire de sa mère; lui, tout brun, avec un profil décidé, presque dur. Quelque chose du bec de l'oiseau de proie se dessinait dans la ligne de son nez, où mon républicanisme naïf d'alors voulait voir un signe d'hérédité.—Le conseiller d'État n'avait-il pas pris part au coup d'État du Deux Décembre?—Quand leur mère partait à la promenade dans la minuscule charrette à deux roues, vernissée et lustrée, qu'elle conduisait elle-même, le poney corse trottait lestement sur le chemin qui fait comme une marge au joli lac. Le valet de pied s'asseyait, en livrée de ville et les bras croisés, sur le siège de derrière, tournant le dos au cheval et regardant la route avec un flegme imperturbable. L'un des deux enfants montait à côté de la mère, l'autre à côté du domestique. Si la charrette passait devant le chalet de ma tante, et que je fusse accoudé à ma fenêtre,—j'y étais toujours,—la mère m'envoyait un salut avec le bout de son fouet, les enfants un baiser avec le bout de leurs doigts gantés. Même le valet de pied, avec sa face rasée, sa lèvre supérieure éternellement abaissée et sa cocarde au coin de son chapeau, me semblait moins un être qu'un objet sympathique, comme le harnais à incrustations d'argent du poney, comme le moyeu en argent des roues de la voiture, comme le drap bleu des coussins, comme l'éclat jaune du bois flambant neuf, et je me jurais d'avouer mon amour à cette personne dont l'élégance se sauvait de la banalité par une délicieuse bonhomie…—la première fois que nous serions seuls!
Seuls? Hélas! nous ne l'étions jamais. Quel charme cette belle et coquette grande dame pouvait-elle bien goûter dans la compagnie de cette provinciale et gauche Annette? Toujours est-il qu'elle ne sortait jamais à pied sans la venir prendre à la maison. Et comment Annette ne comprenait-elle pas que sa place eût été bien plutôt à côté de ma tante qui demeurait sans compagnie des heures entières, pendant que nous courions la montagne avec Mme de Jardres, et que l'oncle visitait ses prés? «Allez, ma fille. Va, mon neveu,» disait la bonne dame, «et amusez-vous bien! Vous ne vous amuserez pas plus jeunes,» et nous partions, mes deux amies et moi, le long des routes qui avoisinent Gérardmer. Ces routes sont entaillées à mi-côte et en pleines forêts. D'un côté la montagne se dresse, hérissée d'arbres centenaires qui enchevêtrent, dans une épaisseur d'obscurité fraîche, leurs grandes branches chargées de végétations parasites, et les rochers que ces arbres déchirent de leurs racines dégouttent l'eau par toutes leurs fissures. De l'autre côté, la vallée se creuse à pic, foisonnante aussi de branches de sapins et de rochers âpres, et tout au fond, l'eau d'un lac paisible frémit doucement. C'est le lac de Gérardmer, celui de Longemer, celui de Retournemer. Par delà cette eau sommeillante le versant de la vallée se relève avec brusquerie, les sapins étagent leur verdure noire égayée par places de la verdure pâle du bouleau à tige blanche. De l'air bleu s'insinue dans tous les replis de cette vallée, adoucissant l'eau, veloutant les mousses, détachant les aiguilles des sapins qui vibrent, éclairant les cloches des digitales roses qui palpitent, amollissant la courbe déjà si molle de ces collines dont les feuillages dissimulent l'arête trop sèche. Le fin sourire des yeux de Mme Henriette s'associait si bien au charme de ce paysage que je perdais toute capacité d'étudier son caractère, rien qu'à la voir marcher dans ce décor d'une idylle demi-mondaine et demi-sauvage. La simple action de toucher sa main lorsque nous franchissions quelque ruisselet semé de pierres et qu'il me fallait la soutenir, me tournait le cœur sens dessus dessous, si bien que j'oubliais de rendre le même service à Mlle Annette.
—«Mais à quoi songez-vous donc, monsieur Jacques?» disait Mme de Jardres en riant gaiement. «Il faut lui pardonner, ma chère. Vraiment, je crois qu'il n'a pas sa tête…» Et elle riait plus haut encore, d'un rire qui tintait dans le silence de la forêt. J'avais dix phrases à répondre pour une, mais le tintement clair de ce rire désarçonnait mes plus hardies résolutions, et, à peine rentré, je m'enfermais dans ma chambre. Je devenais de plus en plus triste. Le cousin Doridant prenait un air narquois en me regardant par-dessous la visière de sa casquette. L'oncle me versait des verres de vin gris à table. Il me disait: «Il faut qu'un jeune homme soit gai, à ton âge…,» en mettant un accent circonflexe du plus pur dialecte strasbourgeois sur chaque voyelle. Ma tante avait de longs entretiens avec Annette, qui se terminaient toujours par une sortie de sa part. Je restais seul avec la jeune fille, et nous causions d'objets parfaitement insignifiants, de l'avenir de la journée, d'une promenade faite ou à faire, de Paris dont elle me demandait curieusement des nouvelles, de Mme de Jardres jamais, et c'étaient, au milieu de cette causerie, des mutismes interminables coupés pour mon oreille par la voix de cette bavarde horloge qui maintenant répétait: «Henriette de Jardres! Henriette de Jardres!…» et je roulais dans d'infinies songeries.
Ce fut un soir. Toujours sous le prétexte qu'un jeune homme doit être gai, mon oncle m'avait versé tant et tant de verres de ce vin gris de Lorraine, que ma mélancolie n'eut plus de bornes. Je sortis et je m'assis sur un banc dans le jardin, derrière la maison. Il faisait nuit noire et sans clair de lune. J'entendis une voix qui me disait:
—«Vous souffrez, monsieur Jacques?…» Mlle Annette venait de s'asseoir auprès de moi. Je vois encore les étoiles de cette nuit-là, et surtout le chariot de la grande ourse qui se trouvait placé sur l'horizon, assez bas pour qu'il eût l'air de cheminer sur la crête de la montagne; et voilà que doucement, oh! bien doucement, comme de l'eau tombe goutte par goutte par la fêlure d'un vase, je laisse mon secret s'en aller par le coin fêlé de mon cœur, et je raconte ma passion déraisonnable. Petit à petit, je m'imagine que je suis auprès de Mme de Jardres, je prends une main que je sens brûlante dans la mienne, je prononce des phrases d'une folie tendre, je vois une figure se pencher comme sous le poids de l'émotion, j'embrasse une joue que je sens trempée de larmes en prononçant le nom de la belle dame dont je suis fou. Puis un cri me réveille, Mlle Annette s'est enfuie. Qu'ai-je fait, et comment oser la revoir?
Cette audace me fut épargnée. A neuf heures du matin, quand je descendis, suivant mon habitude de paresseux, je trouvai ma tante avec une figure que je ne lui avais jamais vue. Elle avait oublié de tirebouchonner ses cheveux gris, et son serre-tête de nuit tenait la place du bonnet à rubans jaunes: «Partie! Elle est partie ce matin pour Remiremont, par le courrier de cinq heures!…» Et mon oncle: «Partie sans nous dire adieu, avec un mot seulement pour annoncer qu'elle écrira.»
—«Voyons, que lui as-tu dit?…» fait ma tante en me tirant à part.