—«Ce que je lui ai dit? Mais rien, ma tante, je n'ai pas causé avec elle de la journée!» Et sur ce mensonge, je quitte la maison, mes pieds me dirigent vers le chalet de Jardres, et je rencontre sur la route Mme Henriette, au bras d'un homme, qu'à première vue je reconnais, à sa ressemblance avec le petit garçon qui courait devant avec sa sœur. Mme de Jardres me présente à son mari. L'air de certitude répandu sur le visage de l'homme d'État commence de m'intimider. Une question de sa femme à propos d'Annette achève de me troubler, et je réponds machinalement qu'elle est partie.
—«Ah! vous l'avez laissée partir,» fait vivement Mme de Jardres. «Pauvre petite!»
—«Mais qu'ont-ils donc tous à la plaindre?» me demandais-je.
La lettre promise arriva, expliquant qu'Annette entrait au couvent. Les de Jardres quittèrent Gérardmer huit jours après, et moi je ne retourne plus jamais auprès de ma tante. J'aurais trop peur que l'horloge ne se mît à répéter le nom de la personne à laquelle je pense avec le plus profond remords. Ce nom n'est pas «Henriette,» et si ce remords est une fatuité, c'est une nuance bien spéciale de ce mauvais sentiment d'homme vaniteux, car c'est de la fatuité tendre et triste, toute faite de la navrante impression d'avoir méconnu la chose la plus rare de ce triste monde:—Un vrai sentiment!
… Quand Mme de Sauve eut lu ces pages, elle resta longtemps à songer. Toutes les émotions qu'elle avait éprouvées plusieurs années auparavant lui revinrent à la pensée et aussi la suite de scènes douloureuses par lesquelles elle était arrivée à découvrir l'égoïsme atroce de cet homme de lettres qui paraissait à ce point préoccupé des finesses du cœur. Si elle s'était doutée, alors et même maintenant, que l'oncle et la tante de Jacques étaient deux campagnards dont il rougissait,—qu'à l'époque de la jeunesse de Jacques, Mme de Jardres n'avait pas encore son chalet dans les Vosges,—enfin que la soi-disant malheureuse Annette était une cousine, en effet, que le drôle avait séduite sans l'ombre d'aucun scrupule! Mais quoi! Elle en savait bien assez, et elle se rappela quelle joie de délivrance elle avait éprouvée après avoir rompu avec ce romancier-cabotin au cœur encore plus dur que son imagination n'était tendre. Avec quelle joie plus vive encore elle s'était attachée à ce si jeune, à ce si délicat Hubert qui devait, hélas! penser d'elle à cette heure ce qu'elle-même elle pensait de Jacques. Et elle se prit à fondre en larmes devant cette cruelle évidence que la vie du cœur oscille toujours entre celui qu'on martyrise et celui qui vous martyrise. Ou victime ou bourreau? Est-ce donc là une loi qui ne souffre pas d'exception? «Et cependant…,» disait-elle en secouant sa tête lasse, «vivre sans aimer, est-ce vivre?»
Palerme, février 1891.
VII
Un Humble
A ROGER GALICHON.
La lourde voiture du tramway qui unit la gare Montparnasse à l'Arc de l'Étoile va s'ébranler. Il ne reste plus de libre à l'intérieur, par cette aigre et froide après-midi de février, que l'avant-dernière place du fond, à gauche,—place étroite, à peine visible entre une énorme bourgeoise qui tient un sac de cuir noir sur ses gros genoux, et un vieillard décoré de la rosette, sans doute un ancien officier, dont le visage brouillé de bile, les yeux d'un bleu dur, la bouche amère, disent assez le mauvais coucheur, celui qui doit inévitablement prononcer le premier la phrase: «On ne part donc pas?…» Et juste à la seconde où il vient de lancer ces mots d'une voix âcre, la voiture, qui remuait déjà, s'arrête de nouveau. Un homme court et corpulent, plutôt porté que poussé par le conducteur, se précipite. D'une main il s'aide aux courroies du plafond, de l'autre il retient une serviette d'avocat bourrée de livres et verdie par l'usure. Entre les genoux qu'il heurte, les pieds qu'il froisse, les parapluies qu'il déplace, il roule jusqu'au vieillard et jusqu'à la bourgeoise. Avec un «excusez» auquel on ne daigne pas répondre, il prend place entre ces deux redoutables voisins. Le premier lui donne un coup de coude tout sec et dur, la seconde le déborde de ses formes. «Pardon,» dit le nouveau venu à gauche, «pardon,» dit-il à droite, et la voiture glisse au trot de ses deux chevaux gris de fer, sur ce boulevard d'artistes, de petits rentiers et d'ouvriers, qui étale dans ses innombrables, boutiques de bric-à-brac un millier de gravures et de bustes représentant le premier Empereur.—Oh! la cruelle ironie des fins de gloires!