J'ai négligé de dire que dans l'entre-temps il m'avait esquissé de son père et de sa mère un portrait peu flatté. Comment expliquer qu'avec tout cela il continuât de m'intéresser? Il m'énonçait précisément les idées que je déteste. Il me montrait les sentiments qui me paraissent les plus opposés à ceux qu'un artiste jeune doit éprouver. Mais je le sentais souffrir et je comptais sur le retour, une fois son premier effet produit, pour reprendre mes sages conseils et rectifier, s'il était possible, deux ou trois de ses absurdes points de vue; d'autant que sa manière de s'exprimer et ses références achevaient de révéler une véritable culture et une intelligence plus que fine,—forte et originale. Cependant l'horizon était devenu plus farouche encore. Nous avions laissé derrière nous, très au loin, l'immense plaine où repose Pise. Le dôme et la tour penchée reparaissaient par moments, entre deux pics, comme sculptés sur une carte en relief. Livourne alors se profilait là-bas et la mer toute bleue, tandis qu'autour de nous s'ouvraient en abîmes ces grands trous creusés dans cette terre friable et que l'on appelle dans le pays des balze. Des cimes surplombaient, nues et menaçantes. Les bœufs qui paissaient, plus rares maintenant, n'étaient plus ces belles bêtes blanches de la Maremme, aux longues cornes. Leurs cornes, à ceux-là, étaient courtes et retournées, leur robe, grisâtre comme le sol. Pour la première fois depuis notre départ, Philippe Dubois dit quelques mots qui révélaient un abandon à la sensation présente:
—«Ne trouvez-vous pas que c'est un paysage couleur de bure et vraiment fait pour y construire un cloître?»
Presque au même instant le cocher, dressé sur son siège, m'interpellait pour me crier:
—«Monsieur, voici Monte-Chiaro.»
Et du bout de son fouet tendu il nous montrait dans un détour de la montagne une vallée plus ravinée encore que les autres, au milieu de laquelle se dressait sur un monticule planté de cyprès une longue bâtisse construite en brique rouge. Par ce jour tout bleu, cette couleur des murs contrastait d'une manière si vive avec le noir des feuillages qu'elle justifiait aussitôt ce surnom de Monte-Chiaro. Je n'ai vu qu'au mont Olivet, près de Sienne, un sanctuaire de retraite aussi farouchement placé loin de toute approche de vie humaine. D'après les renseignements du garibaldien de Pise, qui complétaient ceux des Anglaises, je savais que l'abbé avait accepté, dans ses plus humbles détails, la charge d'héberger les hôtes venus pour visiter le couvent, sécularisé depuis 1867.
—«Quelle cuisine va-t-on nous faire dans cette thébaïde?» dis-je à mon compagnon, à qui j'avais expliqué les conditions d'après lesquelles nous allions passer cette soirée et le lendemain.
—«Puisqu'il y a un tarif de cinq francs par jour,» répondit-il, «ce prêtre ne serait pas de ce pays s'il n'en mettait pas trois dans sa poche.»
—«Enfin, un beau Benozzo Gozzoli vaut bien un mauvais dîner,» répliquai-je en riant.
Une demi-heure après avoir ainsi aperçu du haut de la route cet ancien asile de bénédictins, autrefois célèbre dans toute la Toscane et aujourd'hui si tristement solitaire, la blanche jument Zara commençait à gravir la colline plantée de cyprès. Nous étions descendus pour mieux regarder les petites chapelles construites de cinquante pas en cinquante pas, au bord de l'allée, saisis, mon compagnon comme moi, et quoiqu'il en eût, par la majesté mélancolique de cette approche de cloître. Je revoyais en pensée les innombrables frocs de laine blanche qui avaient défilé dans ces sombres avenues, les bénédictins du Monte-Chiaro s'étant, comme ceux du Monte-Oliveto, voués à la Vierge.—Mon Anglaise m'avait renseigné encore sur ce petit point de costume.—Je songeais aux âmes simples pour lesquelles ce farouche horizon avait marqué le terme du monde, aux âmes lasses et qui s'y étaient reposées, aux âmes violentes, et rongées, ici comme ailleurs, par l'envie, par l'ambition, par tous ces appétits d'orgueil que l'apôtre range avec tant de justesse entre les œuvres de chair. Mon absorption dans cette rêverie se fit si profonde que je fus comme réveillé en sursaut, lorsque le cocher, qui marchait à cette dernière montée en tenant sa Zara par la bride pour l'aider et qui causait avec elle pour l'encourager, m'interpella tout d'un coup: