—«Cher monsieur, voici le Père abbé qui vient au-devant de nous. Il aura entendu la voiture.»
—«Mais c'est feu Hyacinthe du Palais-Royal!» s'écria Philippe; et c'était vrai qu'ainsi aperçu sur le seuil du couvent et à l'extrémité de l'allée, le pauvre moine se présentait sous un aspect bien minable. Il portait une soutane délabrée, dont la nuance, primitivement noire, tournait au verdâtre. J'ai su depuis par lui-même qu'il avait été reconnu par l'État comme administrateur du couvent confisqué à la condition de renoncer au beau costume blanc de son ordre. Son grand long corps, que l'âge voûtait un peu, s'appuyait sur un bâton, et son chapeau montrait la corde. Son visage, en ce moment tendu vers les nouveaux venus, et tout glabre, ressemblait vaguement en effet à celui d'un acteur comique, et un nez infini s'y développait, un vrai nez de priseur de tabac, rendu encore plus long par la maigreur des joues et par le pli de la bouche où manquaient les dents de devant. Mais le regard du vieillard corrigeait aussitôt cette première impression. Quoique ses yeux ne fussent pas grands et que la couleur d'un vert brouillé en fût indécise, une flamme y brûlait qui eût arrêté toute plaisanterie chez mon jeune compatriote, s'il avait eu la moindre expérience de ce que vaut une physionomie humaine. Sa phrase impertinente de mauvais plaisant me choqua d'autant plus qu'il l'avait prononcée à voix très claire dans le grand silence de cette fin d'après-midi d'automne. Mais dom Gabriele Griffi savait-il le français, et, le sût-il, que lui représentait le nom du pauvre comédien qui jouait si drôlement Marasquin dans le Mari de la débutante? Dans un éclair, à cause de cette maudite plaisanterie, les scènes de cette pièce délicieuse s'évoquèrent devant moi,—quel contraste!—et les quatre petites filles qui disaient si gaiement sous le nez désespéré du même Hyacinthe en levant leur joli pied en l'air toutes à la fois: «… Sa femme l'a quitté… pour aller faire la noce… et allez donc…» Et cependant l'ermite dont nous allions devenir les hôtes nous disait, lui, dans un italien excessivement élégant et pur:
—«Vous venez visiter le couvent, messieurs; mais pourquoi ne pas m'avoir prévenu par un mot? Tu n'as donc pas averti ces messieurs, Pasquale, qu'il faut m'écrire à l'avance?…» ajouta-t-il en s'adressant au cocher.
—«Mais j'ai cru que ces messieurs l'avaient fait, Père abbé, quand le secrétaire de leur hôtel me les a confiés pour les conduire ici.»
—«Enfin, ils mangeront ce qu'il y aura;» et, s'adressant à nous avec un bon sourire et montrant le ciel: «Quand les choses vont mal, il faut fermer les yeux et se recommander là-haut…»
Je balbutiai, moi, dans un italien médiocrement correct, une excuse que le Père coupa d'un geste:
—«Venez d'abord voir vos chambres. Pour vous consoler du repas que vous serez obligés de manger, je vais vous faire abbés généraux.»
Il riait de nouveau en hasardant cette innocente plaisanterie que, sur le moment, je ne saisis pas bien. J'étais d'ailleurs pris trop complètement par le spectacle singulier qu'offrait, aux clartés du soleil baissé, ce vaste édifice tout rouge, et dont je pouvais mesurer la grandeur en même temps que j'en constatais la solitude. Monte-Chiaro a été bâti en plusieurs époques, depuis le jour où le chef de la famille della Gherardesca, l'oncle même du tragique Ugolin, se retira dans cette vallée perdue, pour y faire pénitence, avec neuf compagnons, en 1259. Au dernier siècle, plus de trois cents moines y logeaient à l'aise, et l'abbaye se suffisait à elle seule avec son four à pain, son vivier, ses pressoirs, ses écuries. Mais les innombrables fenêtres de cette grande ferme pieuse étaient maintenant toutes closes, et la couleur blanchâtre de leurs volets, jadis peints en vert, attestait l'abandon, comme l'herbe poussée sur la terrasse devant l'église, comme le voile de poussière tendu sur les murs des corridors dans lesquels nous nous engageâmes à la suite de dom Griffi. Les moindres détails de l'ornementation disaient l'ancienne puissance de l'abbaye, depuis le vaste lavabo de marbre à têtes de lions, placé à l'entrée du réfectoire, jusqu'à l'architecture des trois cloîtres successifs et tous les trois décorés de fresques. Mais ce premier coup d'œil suffisait pour reconnaître dans ces peintures le goût pédant du XVIIe siècle italien, et peut-être ce coloriage académique recouvrait-il quelque autre chef-d'œuvre spontané d'un Gozzoli ou d'un Orcagna. Nous gravîmes les marches d'un escalier le long duquel pendaient des toiles noircies par le temps, entre autres un charmant chevalier de Timoteo della Vite, le vrai maître de Raphaël, échoué là, par quelle aventure? Puis nous enfilâmes un nouveau corridor, au premier étage, cette fois, troué de portes de cellules, avec les inscriptions: Visitator primus, Visitator secundus, et ainsi de suite, pour nous arrêter devant une dernière en haut de laquelle se voyaient une mitre et une crosse. Le Père, qui n'avait pas prononcé un mot depuis le seuil, sinon pour nous indiquer le Timoteo, nous dit en français, cette fois, avec un léger italianisme et très peu d'accent:
—«C'est ici un des quartiers que je donne aux hôtes;» et, nous introduisant: «Voici les pièces que tous les supérieurs ont occupées pendant cinq cents ans.»
Je regardai du coin de l'œil le sieur Philippe, qui avait pris une physionomie assez penaude en constatant chez notre guide une connaissance aussi complète de notre langue. Il s'était de nouveau permis, le long des corridors, deux ou trois plaisanteries d'un goût très douteux. L'abbé les avait-il remarquées et tenait-il à nous prévenir qu'il comprenait nos moindres paroles? Ou bien voulait-il, par une simple attention d'hospitalité, nous éviter l'effort de chercher nos mots? Il me fut impossible de le deviner aux grands traits immobiles de son visage. Il paraissait tout entier absorbé par les souvenirs que l'aspect de cette vaste pièce voûtée éveillait en lui. Quelques chaises modernes, une table carrée et un canapé la meublaient pauvrement. Une porte entr'ouverte à l'un des angles laissait voir un autel avec des toiles enfumées, sans doute celui où le supérieur disait ses prières. Une autre porte, en face, et grande ouverte, montrait deux autres chambres en enfilade, chacune avec un lit de fer, des chaises aussi et des cuvettes posées à même sur de chétives commodes. Le carreau n'était même pas passé au rouge. Des fentes lézardaient le bois de ces portes et celui des fenêtres. Mais un paysage se découvrait, véritablement sublime. C'était, sur une hauteur, en face, un hameau aux maisons serrées, et de ce hameau jusqu'au monastère une végétation descendait, merveilleuse, non plus de mornes cyprès, mais de chênes dont le feuillage vert s'empourprait par places. D'autres traces de culture se découvraient dans le bas de ce vallon, placé au midi, où des oliviers alternaient avec les chênes. Là, évidemment, avait porté tout l'effort des moines exilés dans cette thébaïde. Au delà de cette oasis, la solitude recommençait, plus sévère encore, et dominée par le pic le plus élevé de ces montagnes pisanes, par cette Verruca où s'écroule un château ruiné, repaire de quelque seigneur contre lequel avait dû être construit le bastion carré qui défendait le couvent de ce côté-là. Ce petit fortin carré profilait aussi derrière cette fenêtre le renflement de son crénelage en pierre rousse, détaché sur le bleu du ciel semé de nuages roses. Mon compagnon ne songeait plus à plaisanter, frappé, comme moi, au plus vif de sa nature artiste, par la sévérité gracieuse de cet horizon qu'avaient dû regarder, dans des heures pareilles, les yeux aujourd'hui fermés de tant de moines; les uns occupés uniquement de l'autre monde,—et ceux-là entrevoyaient, dans des ciels rosés de ce doux rose, les mirages de roses paradis, au lieu que d'autres, des ambitieux et des dominateurs, rêvaient, à cette place et dans ce silence, le chapeau de cardinal, la tiare peut-être.