Paris, avril 1889.
II
MARCEL
(EXTRAIT DU JOURNAL DE FRANÇOIS VERNANTES)
J'ai déjà donné ailleurs, sous le titre de Madame Bressuire (voir la première série des Pastels), un fragment choisi parmi les papiers que m'a légués mon aimable ami, feu François Vernantes. Quelques personnes ayant été intéressées par ces pages, je crois répondre à leur désir en détachant d'un autre cahier un souvenir d'enfance de ce même ami. Elles y retrouveront ce goût de raffiner sur ses propres émotions qui n'a guère réussi à ce malheureux homme. J'ai expliqué pourquoi, dans les quelques lignes où j'ai raconté sa courte biographie et que je ne rappellerai pas davantage ici, ce petit préambule n'ayant d'autre prétention que de mettre sous son vrai jour de confidence personnelle ce court récit dont tout l'intérêt, s'il en a un, réside dans l'étude, trop rarement essayée, d'une nuance de sensibilité d'enfant.
Paris, septembre 187…
… C'est une étrange chose, et malgré tout inexplicable, que la place occupée dans la mémoire de notre cœur par certaines amitiés d'enfance qui durèrent une saison à peine et contre lesquelles rien ne prévaut,—ni les séparations de la vie, ni les passions nouvelles et les plus sincères, ni même de retrouver si autres, si différents d'eux-mêmes et de notre souvenir ceux qui nous furent tellement chers dans ces années lointaines. Ils ont changé, eux, mais non pas la tendresse qu'ils surent nous inspirer autrefois, et elle demeure empreinte dans un pli mystérieux de notre être intime, au point que nous continuons de les aimer dans ce qu'ils étaient et qu'ils ne sont plus, dans ce que nous étions et que nous avons cessé d'être,—pareils à ces soldats mutilés, qui souffrent encore au bras qu'on leur a coupé. Peut-être l'enfance, avec son désintéressement et son ingénuité, avec la candeur de ses puissances affectives qui n'ont pas subi l'âcre empoisonnement des sens, avec sa force d'illusion et son ignorance de l'avenir, est-elle à l'amitié ce que la première puberté est à l'amour. Plus avancé dans la vie, on a des amis dont on sait mieux pourquoi on les aime, comme on a des maîtresses auxquelles on s'attache avec le sérieux presque tragique de l'âge mûr. Mais il y a du passé derrière ces amitiés et derrière ces amours, de ce passé qui nous contraint à comparer, à regretter parfois,—même dans le bonheur. Notre âme, dépouillée de son élasticité native, ne marche plus sur les nouvelles routes avec cet élan qui n'imagine pas un terme aux beaux chemins. Elle en a tant suivi, de ces sentiers du sentiment qui semblaient si longs et qui furent si courts, qui promettaient la joie et qui conduisirent à la douleur! Et elle recommence pourtant d'aller. Oui, elle recommence. Autrefois, elle commençait simplement. Il n'y a qu'une syllabe de différence entre ces deux mots, et c'est un infini qui les sépare.
Ces réflexions, je m'en rends trop compte, n'offrent rien de très original,—mais qu'y a-t-il d'original à être fils, frère, amant ou père, à vieillir et à se sentir vieillir, enfin, à être homme dans ce que notre humanité comporte d'éternellement simple, triste et tendre? Je les consigne pourtant,—per sfogarmi, comme disait mon cher Stendhal,—au retour d'un petit voyage dans une vieille ville de l'Ile-de-France, où je me promettais d'aller, depuis combien de temps! Et j'y ai passé six semaines seulement, en 1855… Elle est située, cette ville grise et solitaire, au bord d'une grande forêt. Une rivière la traverse et deux canaux. Pourquoi écrire son nom, même ici? Tout inconnues que doivent rester ces pages, elles peuvent tomber sous des yeux indifférents, et de penser à une curiosité possible me dégoûterait de les noircir. J'avais gardé, de cette cité en décadence et des journées de vacances qu'il me fut donné d'y vivre, un délicieux souvenir d'eaux paresseuses et transparentes, épanchées sur des lits d'herbes vertes à peine courbées. Ce nom, dont je m'interdis de tracer les lettres, évoquait pour moi, quand je le rencontrais dans un journal, sur un indicateur de chemins de fer, au hasard d'un livre, des profils de maisons anciennes avec des toits bruns, et, surplombant le canal ou la rivière, d'antiques balcons de bois brunâtre garnis de fleurs. Je revoyais la roue noire d'un moulin, en train de tourner d'un mouvement doux, et, à chaque fois, ses palettes secouaient une pluie de gouttes, brillantes comme des diamants. La tour à demi détruite du château, les débris des remparts couronnés de jardins, le clocher à jour de l'église et sa flèche inachevée, que j'ai souvent contemplé en pensée ces détails, et le paysage à l'entour, avec sa couleur d'été,—c'est le seul mot qui rende pour moi l'impression que m'ont laissée les champs de blé à demi moissonnés, la luxuriance des herbes et des feuillages, l'haleine chaude qui sortait de la terre et le lumineux apaisement qui tombait du ciel! C'est encore là un effet de cette virginité de sensation propre à l'enfance. J'ai traversé depuis tant de contrées, passé tant d'étés à fuir Paris au bord de la mer, sur les montagnes, dans des coins isolés d'Angleterre ou d'Italie. Pourtant, l'été, c'est toujours, quand j'y songe, ces six semaines de séjour dans la vieille ville si française, près des canaux, de la rivière et de la forêt,—premières semaines d'une libre vie pour un enfant emprisonné jusque-là dans un appartement de la rue Saint-Honoré,—semaines enchantées par la rencontre d'une de ces amitiés d'adolescence que l'on n'oublie plus. Et voilà pourquoi je débarquais l'autre jour sur le quai de la gare, dans cette ville perdue, pour y retrouver et le paysage d'autrefois et l'ami que j'y avais laissé, s'il vivait encore,—et ma jeune âme!