Il convient d'ajouter que cette amitié de ces six semaines, presque aussitôt interrompue que nouée, fut marquée par un drame intime, dont les scènes diverses me reviennent en ce moment avec un détail si précis qu'aucun de mes souvenirs d'hier ne l'est davantage. Au fond, c'est pour me raconter à moi-même ce petit drame que j'ai pris la plume, bien plus que pour philosopher sur la mémoire du cœur, sa puissance et ses déceptions. Il faut profiter, à partir de trente ans, des heures de souvenirs vivants pour en fixer les images, si vite redevenues vagues et flottantes. Et vivant, il l'est à un tel degré durant cette minute, le souvenir de Marcel,—c'était le nom de mon petit ami de 1855.—Je m'aperçois, comme on voit son double dans les contes de sorcellerie, marchant avec le cousin chez lequel on m'envoyait passer les vacances, vers la maison où j'allais rencontrer ce premier véritable ami que j'aie eu. Pourquoi mon père et ma mère s'étaient-ils décidés à se séparer de moi au lieu de m'emmener aux eaux avec eux? C'est une question que je ne me posais même pas alors et que je résous aujourd'hui, je dois l'avouer, par la plus intéressée des combinaisons bourgeoises. Mon cousin n'était pas marié, il avait servi dans la marine avec un grade qui ne justifiait pas le sobriquet d'«amiral» dont on le décorait dans ma famille, mais assez élevé cependant pour contenter toute son ambition, et sa retraite du service coïncidant avec un bel héritage, donnaient beaucoup à faire à l'imagination de mes parents.

—«A moins qu'il ne jette son argent dans la rivière,» avais-je entendu dire cent fois autour de moi, «il doit en avoir un fier magot! Notre oncle lui a laissé vingt mille francs de rente. Sa pension, sa croix… Dans cette petite ville de province il ne dépense pas six mille francs par an et il y a quinze ans qu'il mène cette vie-là.»

On se taisait d'ordinaire après ces phrases. Je ne doute pas aujourd'hui que l'espérance de m'assurer une bonne place sur le testament du cousin Henry n'ait contribué pour beaucoup à mon envoi chez lui. Et, de son côté, je comprends qu'il voulut payer en une fois par cette hospitalité les prévenances dont le comblaient les miens. Il descendait toujours chez nous lors de ses voyages à Paris. Cet ancien marin aux prunelles grises, d'un regard si fin entre des paupières plissées, n'était pas sans avoir deviné le secret calcul de mes parents. J'imagine qu'il le leur pardonnait, comme je pardonne à ceux de mes cousins qui cultivent en moi, dans le personnage de quarante ans, touché au foie et décidément célibataire, un codicille probable dans mon testament. Puissent-ils, eux, me pardonner, plus tard, de les avoir frustrés, comme je fais si volontiers pour l'amiral, qui a disposé de ses huit cent mille francs en faveur d'un hôpital maritime. J'aurais cet argent aujourd'hui. A quoi bon, et de quoi me servirait-il? En revanche, il ne m'aurait sans doute pas invité dans sa maison du bord de l'eau, et je n'aurais pas connu Marcel. Une liasse d'obligations vaudra-t-elle jamais le souvenir d'un chaud enthousiasme de cœur?

Je l'éprouvai, cet enthousiasme, dès cette première après-midi où je fus conduit par mon cousin à la maison de Mme Amélie. C'est ainsi que l'amiral appelait la grand'mère de mon nouveau camarade. Qu'elle était ombreuse, l'allée d'acacias que nous suivions pour y arriver, et comme le feuillage se faisait intense sur le bleu du ciel de ce jour-là! Je respire encore l'arôme sucré des fleurs qui tremblaient en grappes toutes roses ou blanches dans ce feuillage, les dernières, de la saison. Mon cousin Henry m'expliquait, tout en marchant, l'histoire de Marcel et de sa grand'mère. Le petit n'avait plus qu'elle au monde, il était orphelin depuis six mois. Mais ce que l'amiral n'ajoutait pas, c'était d'abord que lui-même avait voulu épouser autrefois Mme Amélie. Sans doute il lui gardait ce romanesque dévouement qu'inspirent de très honnêtes femmes sur le tard de leur vie à ceux qui les ont aimées toutes jeunes. Ils leur restent si reconnaissants de ce qu'elles ont, par une existence irréprochable, respecté l'Idéal qu'ils s'étaient formé d'elles. Il est si dur de voir s'avilir celle dont on a rêvé à vingt-cinq ans de se faire une compagne de toute sa destinée!—Il ne me racontait pas non plus, le cousin Henry, que Mme Amélie et son mari, mort depuis quelques années à peine, s'étaient brouillés à ne jamais le revoir avec leur fils unique à l'époque de son mariage. Ce garçon avait donné leur nom et le sien, contre leur volonté, à une créature, rencontrée à Paris, et qui était justement la mère de Marcel. Des divers personnages autour desquels s'était jouée cette tragédie domestique, le petit-fils et la grand'mère survivaient seuls. La sévérité de la veuve isolée contre cet indigne mariage n'avait pu tenir devant l'idée d'abandonner à des étrangers l'enfant dans les veines duquel il coulait un peu de son sang. Mais il y coulait aussi du sang de l'autre, de cette fille qu'elle et son mari avaient tant maudite, et j'allais assister, sans me rendre compte de la cause, aux terribles effets de cette rancune d'après la mort,—de tous les mauvais sentiments du cœur, le plus inexpiable, le plus dur. A ceux qui ne sont plus, nous devons cet oubli des offenses, qui est la grande piété humaine, la communion dans la misère de notre pauvre nature! Et Mme Amélie était pieuse de toutes manières; mais dix ans de souffrances endurées pesaient sur elle, et cela ne pouvait pas plus s'effacer que les rides de son mince visage jauni où brillaient deux yeux bruns d'un si vif éclat. Les bandeaux gris dont s'encadrait ce front creusé aux tempes, la nerveuse crispation de sa bouche triste, la maigreur de ses doigts que des mitaines de dentelle noire faisaient paraître plus desséchés encore et plus décolorés, la minceur ascétique de sa taille, la sévérité de ses vêtements de deuil, tout contribuait à transformer cette digne et respectable veuve d'un simple notaire en une apparition de mélancolie. Je me rappelle le frisson d'effroi qui me saisit à la voir s'avancer vers nous sur la terrasse de la maison où elle logeait. Des tilleuls aux branches émondées et taillées en couvert arrondissaient au-dessus de cette austère figure un dôme de feuillages remplis de soleil. La maison apparaissait, toute basse et revêtue d'une vigne en espalier. Il y avait un contraste à la fois et une harmonie entre cette veuve douloureuse et ce cadre d'apaisement: un contraste, car elle symbolisait trop bien les troubles de l'âme dans ce décor d'heureuse nature; une harmonie, car une atmosphère claustrale émanait de ces charmilles immobiles et de cette façade close, d'où sortit, à l'appel de la vieille dame, criant par trois fois: «Marcel!» un garçon de mon âge, mais si chétif et si pâle lui-même, avec une gracilité si souffreteuse de ses pauvres membres, qu'il paraissait mon cadet de plusieurs années. Ses beaux yeux, trop grands et d'un bleu comme noyé, lançaient un regard qui disait la précoce expérience de la douleur morale. Il n'avait de blanc sur lui que le linge de son col et de ses manchettes. Je le vois s'avancer vers nous sans courir, à la voix de sa grand'mère, et j'entends cette dernière lui dire d'un accent dur:

—«Où étiez-vous donc?»

—«Je lisais dans le salon,» répondit l'enfant.

—«Vous savez bien que je vous ai défendu de lire après votre déjeuner. Vous vous faites du mal. Voilà M. Henry; vous ne lui dites pas bonjour?»

—«Bonjour, monsieur,» fit l'enfant.

—«Et voilà son cousin, François Vernantes, avec qui vous allez jouer.»

—«Oui, madame,» fit encore l'enfant.