—«Oui,» disait cet étrange enfant, «pauvre Marcel! Quand papa aussi fut mort et que ma grand'mère est venue, tu ne sais pas comme je tremblais? Si souvent j'avais entendu maman parler d'elle et répéter que jamais grand'mère ne m'aimerait.—Elle me déteste tant!—disait-elle. Pourquoi? Si tu avais connu maman, et comme elle était belle, même très malade, avec ses cheveux d'or si longs, si longs, et ses yeux si bleus, si bleus, tu n'aurais jamais pensé qu'on pût la haïr… Hé bien! c'est vrai, ma grand'mère la déteste même maintenant, et moi aussi, parce que je lui ressemble… Vois-tu, dès le premier jour, et quand elle a dit:—Enlevez ces portraits!—au domestique, en montrant les photographies de ma pauvre maman sur une table, j'ai compris cela… Et à cause de ce mot, jamais je ne pourrai lui dire merci, de bon cœur, jamais je n'ai pu… Elle est bonne pour moi, je le sais, très, très bonne. Mais, quand elle me regarde, lorsque nous sommes seuls, je sens qu'elle voit maman, et j'ai froid. Ah! Comme j'ai froid!… Et j'ai envie de me sauver, d'aller à Paris, voir le cimetière où ils l'ont mise… Mon père n'est pas avec elle, ils l'ont porté ici.—C'est ma grand'mère qui l'a voulu, et je suis sûr qu'il revient la nuit pour le lui reprocher, car elle ne peut pas reposer… Elle vient dans ma chambre. Elle croit que je dors. J'ai si peur! Je ferme mes yeux. Je sais qu'elle me regarde et je pense qu'elle va entendre mon cœur battre, tant il fait un bruit!… Si tu pouvais voir le jardin qu'il y a sur le tombeau de maman, et les belles roses. Nous y allions deux fois la semaine avec mon père. C'est sur une colline, dans le cimetière du Père-Lachaise. L'as-tu visité?—Oh! que je voudrais y retourner!…»
Il me faut être bien assuré que mon souvenir est exact pour croire que réellement Marcel parlait et sentait ainsi, et il me faut faire appel à toutes mes connaissances sur l'esprit de superstition propre à la jeunesse pour comprendre que de pareilles causeries, renouvelées sans cesse, aient abouti, vers la fin de mon séjour, au projet que nous conçûmes, Marcel et moi. Ou plutôt il le conçut tout seul en m'y associant, comme Oreste associe Pylade, dans la mythologie dont nous étions pleins, à sa résolution d'enlever Iphigénie. La fête de Mme Amélie approchait. Mon petit ami me confia, quelques jours avant cette date, qu'il avait tant, tant prié Dieu de l'aider, et qu'une inspiration lui était venue à la suite d'une de ces prières.—Dois-je ajouter que nous venions tous les deux de faire notre première communion et notre ferveur religieuse était si intense que notre chimère d'aller vivre de notre chasse en Amérique alternait avec celle d'entrer dans un même couvent, sitôt devenus hommes?—Cette inspiration d'en haut ressemblait terriblement à une escapade de gamin en congé, car il ne s'agissait de rien moins que de fuir de la maison, mais pour un but qui n'avait aucun caractère de gaminerie. Nous devions aller à Paris, visiter le cimetière du Père-Lachaise et de façon à être revenus le matin de la fête.
—«Et alors,» ajoutait Marcel, «je rapporterai à ma grand'mère un bouquet de roses cueillies là-bas sur la tombe de maman. Je lui dirai que c'est elle qui le lui envoie et qui lui demande de me rendre ses portraits et de m'aimer.»
—«Oui, je t'accompagnerai,» lui dis-je sans discuter l'efficacité de ce romanesque procédé qui m'enthousiasma. Marcel avait-il davantage discuté ma résolution de le suivre? Et nous voilà tous les deux à calculer le moyen pratique de nous sauver hors de la vieille ville pour gagner Paris. Il y avait vingt lieues à franchir. En ce temps-là le service était fait par une diligence jaune attelée de quatre chevaux. Nous la voyions filer dans la poussière chaque matin avec son impériale garnie de paysans en blouse bleue et les bourgeois de son coupé ou de son intérieur. Nous ne songeâmes pas à prendre cette antique patache, d'abord parce que le conducteur connaissait nos parents, et puis nous ne possédions pas à nous deux plus de quatre francs. Nous étions des petits garçons trop honnêtes pour penser, ne fût-ce qu'une minute, à nous procurer de l'argent par des moyens illicites. Je soumis donc à Marcel, toutes réflexions faites, un raisonnement qui nous parut irréfutable.
—«Nous mettons une heure à faire une lieue, n'est-ce pas? Nous avons essayé l'autre jour. Il nous faut donc vingt heures pour faire vingt lieues. Par conséquent, si nous partons le soir à neuf heures, nous serons à Paris le lendemain dans l'après-midi. Tu fais ton bouquet. Nous allons coucher chez nous. Il n'y a que ma vieille bonne Augustine qui ne nous chassera pas. Nous repartons, bien reposés, à deux heures, après avoir déjeuné, et nous sommes ici pour le matin de la fête de ta grand'mère…»
Je ne crois pas avoir, de ma vie, éprouvé une exaltation comparable à celle qui soulevait mon jeune courage par cette nuit de septembre, chaude et douce, où je me glissai hors de mon lit, puis de la maison, puis du parc de l'amiral, pour rejoindre mon complice. Je le trouvai assis sur une borne kilométrique, choisie comme point de rendez-vous. Nous nous prîmes la main sans parler et nous partîmes. La lune éclairait le vaste paysage de cet éclat presque surnaturel qui découpe avec relief les sombres contours des objets. En toute autre circonstance, mon compagnon et moi-même, nous n'aurions pas été très rassurés de cheminer seuls ainsi à travers la grande forêt qu'il fallait traverser et qu'un vent très doux, mais ininterrompu, remplissait d'un murmure de mystère. Les voituriers attardés et les piétons que nous croisions, nous eussent paru des brigands prêts à nous attaquer. Même en plein jour, nous n'étions ni l'un ni l'autre très braves en présence d'un chien rencontré dans la rue, et nous en vîmes plus de dix qui couraient, le nez à terre, cherchant pâture. Mais il s'agissait bien de fantômes, de voleurs ou de bêtes méchantes. Nous ne voyions que notre but, et pendant les premières heures, c'est-à-dire jusque vers l'aube, nous tînmes fidèlement notre programme, au point que, dans la première lueur blafarde du jour, je pus lire sur un poteau indicateur que soixante kilomètres seulement nous séparaient de Paris. Ce ne fut pas, en effet, une rencontre dangereuse qui nous arrêta sur cette route grise dont le long ruban se déroulait maintenant devant nos regards. Nous avions compté sans l'immense fatigue dont cette nuit sans sommeil et cette marche forcée devaient nous accabler tous les deux. Encore quatre kilomètres, et nous étions contraints de nous asseoir sur un tas de foin. Encore quatre autres, et nos jambes de onze ans nous refusaient le service. Je nous vois, affaissés de nouveau l'un auprès de l'autre, et Marcel sanglotant de désespoir. Mais à quoi bon raconter les ridicules déboires de cette épopée qui se termina, comme la célèbre première sortie de l'ingénieux hidalgo, le chevalier à la Triste Figure, et de son fidèle écuyer, par un retour vers la vieille ville,—et vers le châtiment,—dans une des voitures envoyées à notre recherche dès le matin par l'amiral quand notre absence avait été découverte? Comme ils nous effrayaient maintenant, ces inconnus de la route qui nous laissaient si calmes, cette nuit! Il nous semblait qu'ils savaient notre histoire, et comment donner la vraie raison de notre fuite, nous que ce tilbury de louage, conduit par un cocher narquois, ramenait comme des voleurs? Cette émotion pourtant n'était rien, comparée à l'attente de notre entrevue avec Mme Amélie et avec mon cousin. Lorsque je fus, moi, en face de ce dernier et que je l'entendis me dire:
—«M'expliqueras-tu ta conduite, avant que je te renvoie à ton père?…» je devins lâche, si lâche que, pour la première et heureusement la dernière fois de ma vie, cette lâcheté me conduisit à la trahison. Oui, je trahis mon ami. Je lui avais juré solennellement de ne jamais révéler à personne ses confidences sur ses relations avec sa grand'mère. Je les révélai pourtant, et nos conversations sur la morte et sur le mort, et le secret de notre départ, et notre projet de retour après la visite au cimetière. Le visage de mon juge,—ce rude et bronzé visage où il tenait vingt-cinq ans de mer,—exprimait, en m'écoutant, un étonnement ému qui m'encouragea à le supplier:
—«Que Mme Amélie pardonne à Marcel,» implorais-je, «dites-lui que j'ai tout fait, trouvez un prétexte, je vous en conjure, mon cousin, et qu'elle ne sache rien de tout cela! J'ai promis à Marcel, et elle lui en voudrait davantage encore… Et moi, punissez-moi autant que vous voudrez, mais ne me renvoyez pas à Paris. Ne me séparez pas de lui maintenant. Laissez-moi finir mes vacances avec lui. Il n'a que moi…»