Je me souviens. Nous étions, lorsque la bouche frémissante de mon petit compagnon me lança ces phrases de colère, dans le fond du jardin, au pied d'un épicéa gigantesque, à la base duquel s'étalait un tapis de fines aiguilles séchées. Il en tombait cette chaude odeur de résine que je n'ai jamais respirée depuis sans que cette étrange scène me redevînt présente, et l'irraisonné, le naïf élan de pitié par lequel je me pris à pleurer à mon tour. Et je tenais les mains de Marcel, je le suppliais de ne pas m'en vouloir, je lui jurais que j'avais parlé sans intention, je lui promettais de ne pas recommencer. Encore à présent, et quand je cherche à comprendre, avec mon expérience d'homme fait, ce qui se passa en moi à cette seconde, je ne trouve qu'une explication à cette violence soudaine de ma sympathie pour le petit-fils de Mme Amélie. Évidemment il se produisit dans mon cœur de onze ans un coup de foudre d'amitié,—comme des coups de foudre d'amour éclatent dans des cœurs de vingt ans. Ce fut une frénésie de pure affection qui déborda sans doute en phrases d'une sincérité touchante, car le pauvre enfant cessa de sangloter. Un sourire de douceur revint à ses lèvres fines. Son visage aux traits minces s'anima d'un rayon de reconnaissance. Il avait si mal à toute l'âme, cet orphelin aux yeux trop profonds, que cet élan de généreuse affection lui fut une douceur infinie! Il me parla, lui aussi, avec une sympathie émue, et juste une demi-heure après qu'il s'était déchaîné si furieusement contre moi, nous étions assis de nouveau sous le grand arbre, moi à lui dire:

—«Voulez-vous être mon ami?…»

Et lui à répondre:

—«Je veux bien, mais vous n'en aurez pas d'autre…»

Nous nous embrassâmes pour le sceller, ce pacte d'amitié subite, et aussitôt, avec l'incroyable rapidité de sensation propre à cet âge trop vibrant, nous voilà tous deux, à fixer des arrangements pour l'avenir. Nous convînmes de nous tutoyer, de n'avoir pas de secrets entre nous, de nous défendre à chaque occasion, de nous voir tous les jours et de ne voir que nous, pendant les vacances. Enfin ce fut une de ces subites entrées dans une idylle de fraternité élective, comme nous en avons tous connu dans cette nouveauté de tout notre cœur… Dieu! Qu'il est cruel et qu'il est juste, ce mot d'un célèbre écrivain, quand il parle de son âme déveloutée de cinquante ans! De cinquante ans? C'est à quinze ans, nous autres enfants du milieu du siècle, et grâce à de coupables lectures, que le velours de notre être intime commença de se faner pour ne plus repousser jamais. Comme l'usure chez moi est arrivée vite!


J'ai parlé de fraternité. Je n'avais, en effet, pas de frère. Aussi donnai-je presque tout de suite ce beau titre à mon ami, et avec ce titre la part d'affection que j'eusse vouée à un frère, mais plus jeune et plus petit, et qu'il fallût envelopper d'une chaude tendresse protectrice. Ce fils d'un père et d'une mère morts si jeunes, apportait aux exercices physiques qui constituent pour des garçons le fond de tous les jeux, des muscles trop délicats et comme une indigence de vie corporelle. Durant les six heureuses semaines où l'on nous laissa errer l'un et l'autre, comme deux inoffensifs animaux en liberté, entre le jardin de Mme Amélie et le parc de mon cousin l'amiral, c'était moi toujours qui mettais mon orgueil à lui épargner tout effort trop rude; moi qui soulevais les lourdes pierres quand il s'agissait de construire une digue dans quelque ruisselet; moi qui maniais les rames quand nous glissions en bateau sur le canal, malgré les défenses répétées du cousin et de la grand'mère; moi qui grimpais aux arbres pour cueillir des fruits ou détacher un nid abandonné; moi qui escaladais les rochers pour rapporter une touffe de fleurs sauvages. Je triomphais de ma vigueur, et dans les chimères d'aventures lointaines que nous ébauchions d'après de mauvais livres de voyages reçus en prix, c'était moi encore qui devais subvenir, par mon industrie, aux besoins de la communauté:

—«Nous vivrons de ma chasse,» disais-je à Marcel.

—«Quel bonheur!» répondait-il. «Quand ce temps arrivera-t-il? Je souffre tant ici.»

Et c'était vrai que cet enfant trop frêle souffrait, dans cette maison et auprès de sa grand'mère, d'une de ces souffrances subtiles dont la première jeunesse semble incapable. A mon humble avis, elle en est au contraire plus capable que les autres âges, lorsque son effrénée puissance d'imagination se tourne en torture. Durant les interminables causeries qui marquaient l'intervalle de nos jeux, Marcel retrouvait sur moi sa supériorité, qui résidait dans cet art prématuré de sentir, auquel l'avait initié sa délicatesse morbide. Que d'heures nous avons passées, étendus à l'ombre d'un plongeon, ou tapis sur les marches de l'escalier de pierre qui descendait au canal et regardant l'eau paresseuse, lui, à me raconter ses misères, et moi, à les écouter! Elles procédaient toutes d'un attachement passionné qu'il gardait à sa mère, morte quand il avait neuf ans, juste quatorze mois avant son père. Il me disait la chambre de la malade,—elle avait succombé à une consomption de poitrine,—ses longues séances, à lui, d'un silencieux amusement dans cette chambre fermée, pour ne pas la réveiller quand elle sommeillait. Il me l'évoquait si pâle, ne sortant plus de son lit, et toussant, toussant toujours. Il disait les larmes de son père, et comment il avait surpris, lui, Marcel, une conversation entre les bonnes, qui prétendaient savoir du médecin que la mourante n'en avait plus que pour huit jours. Il se décrivait, le front appuyé aux carreaux, et regardant la rue,—une des rues de ce Paris que je connaissais aussi, bruyantes d'ordinaire et bien vivantes; mais il y avait une jonchée de paille sur les pavés pour que les voitures, en passant, ne troublassent pas le repos de la malheureuse. Avec quelle tristesse il me faisait assister ensuite à sa veillée devant le lit de la morte, et aux détails du funèbre convoi! J'ai lu depuis par centaines des récits analogues, avec mon goût passionné des mémoires intimes et des correspondances. Aucun ne m'a touché comme les simples phrases que trouvait mon petit ami pour me peindre cette agonie, dont ses yeux bleus fixaient dans l'espace les mélancoliques images. Puis c'étaient les dîners d'après la mort, en tête-à-tête avec le père qui soudain se prenait à pleurer en le regardant et qui, parfois, venait l'embrasser dans la nuit avec ces mots: «Ah! pauvre, pauvre Marcel!»